Entreprendre : la France a besoin de plus de Bernard Arnault

TRIBUNE. Pour Nicolas Bouzou, essayiste spécialisé en économie, la France souffre moins d’un excès de grands entrepreneurs que de leur rareté.
Nicolas Bouzou 03/08/2026

Le groupe dirigé par Bernard Arnault emploie directement 40 000 collaborateurs en France. NICOLAS MESSYASZ/SIPA / © NICOLAS MESSYASZ/SIPA
Il était passionnant d’observer comment, ces derniers jours, Bernard Arnault a retourné à son avantage un article du Monde qui lui était hostile, livrant une véritable masterclass de communication. Le président de LVMH n’a rien nié des allégations du quotidien. Au contraire, il les a assumées et a transformé des arguments à charge en arguments en sa faveur. Il murmure à l’oreille des présidents ? Bien sûr, et sans doute davantage encore que ne le suggère Le Monde. Et heureusement.
Il parle affaires en famille le dimanche ? Évidemment, puisque LVMH est une entreprise familiale. Il utilise des dispositifs de défiscalisation pour investir dans l’art ? Là encore, c’est parfaitement logique : ces mécanismes fiscaux ont précisément été conçus pour soutenir la culture. Cette leçon de communication a suscité de nombreux commentaires. Peut-être a-t-elle, du même coup, éclipsé le fond du sujet. Bernard Arnault mérite-t-il réellement les critiques récurrentes que lui adressent une partie de la presse de gauche et certaines personnalités politiques manifestement obsédées par sa personne ?
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Une première façon, très simple, de répondre à cette question consiste à observer la structure de l’économie française et ses performances récentes. En France, l’activité de LVMH génère près de 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Chaque euro d’activité créé par le groupe génère environ un euro supplémentaire dans le reste de l’économie. LVMH emploie directement 40 000 collaborateurs en France, mais son empreinte économique représente près de 215 000 emplois.
Les mêmes calculs montrent que son empreinte fiscale totale dépasse 8 milliards d’euros. Enfin, les exportations du groupe contribuent largement à faire de la France l’un des leaders mondiaux des cosmétiques et du luxe. Ces chiffres racontent une histoire simple. La faiblesse économique de la France – qu’il s’agisse du manque d’emplois bien rémunérés, de nos déficits commerciaux ou de la dégradation de nos finances publiques – peut se résumer ainsi : nous manquons de LVMH.
Le succès d’un groupe comme LVMH a des effets bénéfiques sur notre économie
Si notre pays comptait deux ou trois fois plus d’entreprises de cette envergure, une grande partie de nos difficultés économiques disparaîtrait. Voilà un sujet qui mériterait d’être au cœur de la prochaine campagne présidentielle. Mais les entreprises ne sont rien sans les femmes et les hommes qui les dirigent et qui y travaillent. La véritable question est donc la suivante : comment faire en sorte que ce que la famille Arnault a réussi dans le luxe puisse être reproduit par d’autres familles d’entrepreneurs dans d’autres secteurs ?
Il existe une seconde façon, plus philosophique, de répondre à cette question. Pour le libéral qui écrit ces lignes, les notions d’inégalité et d’injustice ne se confondent pas. Les inégalités économiques et sociales peuvent résulter de différences de talent, d’engagement, d’ambition ou de goût du risque. Certaines personnes aiment davantage entreprendre, travailler ou prendre des risques que d’autres. D’autres bénéficient aussi d’une part de chance. Est-ce, en soi, un problème ? Pas nécessairement.
Justice et inégalités
Dans sa Théorie de la justice, publiée en 1971, le philosophe américain John Rawls montre que certaines inégalités peuvent être moralement justes. Pour résumer sa pensée, une augmentation des inégalités de revenus est légitime dès lors qu’elle améliore non seulement la situation des plus riches, mais aussi celle des plus modestes. À cette aune, la richesse de Bernard Arnault – constituée pour l’essentiel de la valeur de ses actions LVMH, c’est-à-dire de l’anticipation par les investisseurs des succès futurs du groupe – est-elle juste ?
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La réponse est clairement positive. Le succès d’un groupe comme LVMH a des effets bénéfiques sur l’emploi, les revenus, les recettes fiscales et les exportations françaises. Il profite donc bien au-delà de ses actionnaires. Un pays comptant davantage de Bernard Arnault et davantage d’entreprises comme LVMH serait non seulement plus prospère, mais aussi, au sens où l’entend Rawls, plus juste.

