Aller au contenu
0%
Au delà du récif

«Menace russe» : la grande diversion de la campagne présidentielle

23 août 2026 à 13:00
5 min de lecture
«Menace russe» : la grande diversion de la campagne présidentielle

Résumé IA

À dix mois de la présidentielle de 2027, le pouvoir instrumentalise la menace russe pour détourner l'attention de son bilan et discréditer ses adversaires. Des personnalités comme Ségolène Royal, Philippe de Villiers ou Édouard Philippe sont citées comme relais présumés du Kremlin, alors que plusieurs enquêtes relativisent l'ampleur réelle de ces ingérences.

Aa

MANIPULATION. À l’approche de 2027, le pouvoir instrumentalise la menace russe. Désigner les prétendus relais du Kremlin devient l’arme idéale pour détourner les Français de son bilan et placer certains adversaires sous surveillance.

Raphaël Stainville 22/08/2026

Passation de pouvoir entre François Hollande et son ancien ministre Emmanuel Macron, le 14 mai 2017 à l’Élysée.

Passation de pouvoir entre François Hollande et son ancien ministre Emmanuel Macron, le 14 mai 2017 à l’Élysée. © ELIOT BLONDET/ABACA

C’est une fake news ? Alors que nous voulions l’interroger sur les accusations formulées quelques jours plus tôt par une représentante du ministère de l’Intérieur, Ségolène Royal marque un temps d’arrêt. On lui explique. Lors d’une audience du tribunal administratif de Paris, son nom a été cité parmi ceux qui contribueraient à « une opération de blanchiment » de la propagande russe dans le débat public. Ce jour là, jeudi 14 août, Pascale Léglise, directrice des libertés publiques et des affaires juridiques du ministère de l’Intérieur, était venue défendre l’expulsion de Xenia Fedorova avec une pile de dossiers sous le bras et un ordinateur en renfort, comme pour accréditer l’idée que ses arguments étaient solidement étayés. 

Beauvau et l’Élysée fabriquent un récit qui fleure bon la « fake news »

Fidèle au surnom que lui ont trouvé ses proches collaborateurs, « Destop » ne fait pas dans le détail. Xenia Fedorova ? Un « agent projeté » de la Russie pour mener une guerre hybride. Et autour d’elle, toute une chaîne de relais permettant aux narratifs du Kremlin de pénétrer le débat français : Philippe de Villiers, Henri Guaino, Florian Philippot, Booba, Ségolène Royal… Autant de raisons qui justifient son expulsion en urgence avant que le débat démocratique ne soit altéré par ses mensonges. 

L’ancienne candidate socialiste à la présidentielle n’en revient pas. L’État prétend traquer les récits fabriqués par Moscou, mais ne s’embarrasse pas de la vérité pour les combattre. Pire, Beauvau et l’Élysée fabriquent un contre-récit qui fleure bon la fake news. Les opérations d’ingérence existent. Mais à dix mois de la présidentielle, leur dramatisation devient une formidable arme de diversion politique. Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann ou Gabriel Attal sont visés par quelques vidéos et comptes attribués à des réseaux prorusses ? 

À lire aussiPrésidentielle : l'ingérence russe, alibi ou vraie menace ?

Les voilà érigés en cibles de Moscou. Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, peut bien constater le « très faible retentissement » de certaines opérations et recommander de ne pas leur offrir davantage d’audience : Gabriel Attal convoque une conférence de presse. Le parquet de Paris se saisit des soupçons d’ingérence russe ayant ciblé Gabriel Attal et Édouard Philippe.

L’affaire est grave ! Une opération presque invisible devient soudain l’événement de cette pré-campagne. La mécanique est redoutable. Être attaqué par Moscou devient un brevet de respectabilité. Être soutenu, même par une poignée de faux comptes sans audience, suffit à faire naître le soupçon. Gabriel Attal ne s’embarrasse pas de preuves pour affirmer que Marine Le Pen serait la principale bénéficiaire de ces ingérences. En Roumanie, l’élection présidentielle a été annulée en 2024 après que les services de renseignement ont établi que le candidat nationaliste avait bénéficié d’une campagne massive sur TikTok. 

Problème, comme l’ont révélé plus tard les journalistes d’investigation du site snoop.ro, cette campagne d’influence avait été financée par le Parti national libéral roumain dans l’objectif de diviser l’extrême droite afin de s’assurer de figurer au second tour. Mais « cette campagne de manipulation a échappé à ses instigateurs ». C’est « Envoyé spécial » qui le documente dans une enquête du 25 avril 2025. Aujourd’hui, se faire l’écho de ces révélations, c’est se faire le complice du Kremlin. 

À lire aussiL’instrumentalisation des ingérences étrangères

Un fait établi devient soupçonnable quand les allégations d’un ancien Premier ministre, désormais candidat à la présidentielle, sont commentées et reprises comme s’il s’agissait d’une vérité officielle. Orwell, reviens, ils sont devenus fous ! Maintenant que Laurent Nuñez et ses services sont parvenus à faire accroire que Xenia Fedorova était un danger pour notre démocratie, le soupçon voyage comme un virus. Il fonctionne par capillarité. 

Qui l’a invitée ? Qui a partagé certaines de ses analyses ? Qui critique, comme elle, les sanctions contre Moscou, le soutien sans limite à Kiev ou la politique étrangère d’Emmanuel Macron ? Ceux qui ont partagé ses vues, même à la marge, sont désormais sous surveillance. CNews, Europe 1, le JDD ? Bientôt interdits ? Et si, pour neutraliser le pouvoir et l’audience de certains médias, le plus simple n’était pas de les rendre radioactifs. La question mérite d’être posée. Aujourd’hui, la contamination remplace l

’argumentation. Tout le monde n’est pas dupe de ces manœuvres. 

Dans une tribune publiée vendredi dans Le Figaro, Éric Ciotti, le président de l’UDR, raille cette soudaine fièvre russe : « Voilà quinze jours que la macronie s’alarme de vidéos publiées par des comptes obscurs à la solde de Moscou. » Mais pendant que le gouvernement scrute les trolls du Kremlin, les données fiscales de 678 000 Français ont été dérobées et des données cadastrales massivement compromises. Pour cette ingérence-là dans la vie privée des Français, ironise Ciotti, nul besoin de Moscou ou de Pékin : « Nous nous en sommes chargés seuls. » 

À lire aussiPrésidentielle 2027 : Marine Tondelier veut pouvoir «interdire X» en cas d’ingérences étrangères

Car une campagne présidentielle se manipule aussi par son agenda. Il suffit parfois de désigner les menaces, de fixer la frontière entre les opinions légitimes et celles qui sentent le soufre. À ce jeu, « l’ingérence russe » offre au bloc central une arme presque idéale : elle permet à la fois de détourner le regard de son bilan et de placer certains de ses adversaires sous surveillance morale. Le risque est grand, comme le prophétise Michel Onfray, que « tous les sujets essentiels soient escamotés » en 2027. 

Voilà la grande diversion. Le scénario prend forme. Les candidats adoubés comme cibles de Moscou pourront se présenter en remparts de la démocratie. Les autres devront commencer par démontrer qu’ils ne sont pas, volontairement ou à leur insu, les idiots utiles de Poutine. En 2017, l’affaire Fillon avait englouti la campagne. En 2022, la guerre en Ukraine avait permis à Emmanuel Macron d’enjamber la présidentielle sans faire campagne. En 2027, le tour de passe-passe pourrait être plus sophistiqué encore : non plus seulement escamoter les sujets qui fâchent, mais disqualifier ceux qui tenteraient de les imposer.