Le mythe fondateur corse et sa facture

Résumé IA
Le 21 août 1975, des militants de l'ARC menés par Edmond Simeoni occupent une cave viticole à Aleria. L'assaut des forces de l'ordre le lendemain fait deux morts, les premiers depuis cent cinquante ans. Cet événement fonde le mythe nationaliste corse et mène à la création du FLNC, mais Simeoni le renie en 1987.
Deux gendarmes tués, une cave viticole encerclée par un millier d'hommes, une île qui bascule en trois minutes.
Un demi-siècle plus tard, Aleria reste le jour où le fusil a remplacé l'argument.
Une cave, une rancune et une maladresse d'État
Tout commence par une injustice bien réelle. Il faut le dire, parce que la vérité historique ne se négocie pas.
Quand les pieds-noirs sont chassés d'Algérie en 1962, la France ne les abandonne pas. Le gouvernement invite plusieurs anciens exploitants agricoles de la Mitidja à remettre en culture les friches de la plaine d'Aléria, sur la côte orientale de l'île, cette plaine qui fut jadis le grenier à blé de Rome. L'intention est bonne. L'exécution, elle, est maladroite. Ces rapatriés sont dispensés de rembourser leurs prêts d'installation. Un privilège que les jeunes agriculteurs corses, eux, n'obtiennent pas.
Voilà la brèche. Elle est administrative, technique, presque banale. Elle deviendra le prétexte d'un drame national.
Le 21 août 1975, des militants de l'ARC (l'Action pour la Renaissance de la Corse) investissent la propriété d'un viticulteur pied-noir à Aleria. Quelques dizaines d'hommes tout au plus, armés de fusils de chasse. Pas des soldats. Des militants.
À leur tête, Edmond Simeoni. Médecin, charismatique, connu sur l'île pour avoir mené campagne contre le déversement de produits polluants en Méditerranée. Un notable, pas un desperado.
Les occupants avancent trois griefs. La précarité des petits exploitants viticoles corses. Une supposée escroquerie autour des prêts publics alloués aux dirigeants de la cave. Et une prétendue « colonisation » de l'île par le continent.
Ce dernier mot, lâché en 1975, empoisonnera le débat corse pendant quarante ans.
Simeoni, lui, soigne la mise en scène. Il fait entrer les caméras dans la propriété. Il dément les rumeurs de prise d'otages et de fusils-mitrailleurs, montre les armes de chasse, invite chacun à constater de visu. Il parle de « corsisation des emplois », de défense de l'identité culturelle, de charte de retour des exilés. Il assure qu'il n'y a aucun esprit de provocation.
On n'occupe pourtant pas une propriété privée en armes sans savoir où cela mène.
Vingt-deux août : trois minutes, deux morts, cent cinquante ans effacés
Le gouvernement ne veut rien entendre.
Michel Poniatowski, ministre de l'Intérieur de Jacques Chirac sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, prend l'affaire très au sérieux. Trop, diront certains. Le matin du 22 août, plusieurs escadrons de gendarmerie et de CRS venus du continent prennent position autour de la cave. Entre mille et mille deux cents hommes selon les sources. Des hélicoptères. Des véhicules blindés.
Face à eux : une poignée de militants et leurs fusils de chasse.
La démesure du dispositif surprend. Elle interroge encore aujourd'hui. Mais elle dit aussi quelque chose que l'époque a préféré oublier : un État qui laisse occuper une propriété en armes cesse d'être un État.
Une amorce de négociation s'ébauche. Elle n'aboutit pas. L'assaut est donné à seize heures, dans la confusion.
La fusillade dure trois minutes.
Trois minutes suffisent. Deux gendarmes sont tués. Un militant a le pied arraché par une grenade. Plusieurs assiégés sont blessés.
Pour la première fois depuis cent cinquante ans, en Corse, on a tiré sur les forces de l'ordre.
Ce chiffre-là, on le répète rarement dans les commémorations. Il mériterait pourtant d'ouvrir chaque récit d'Aleria.
Simeoni soigne un gendarme blessé avant de se rendre. Ses camarades quittent les lieux. Le médecin déclare avoir fait son devoir et refuse de se dérober à ses responsabilités, tout en constatant qu'un pas très grave dans l'escalade vient d'être franchi.
Il sera condamné à cinq ans de prison, dont une partie avec sursis.
Cinq ans. Pour deux gendarmes morts.
Le mythe fondateur, et sa facture
La suite arrive vite, et elle est sanglante.
Quelques jours après l'assaut, la dissolution du mouvement nationaliste provoque une nuit d'émeutes à Bastia. Un CRS y trouve la mort. Troisième serviteur de l'État tué en quelques jours.
Puis vient mai 1976. Une nuit d'attentats secoue l'île. Ils sont revendiqués par un groupe armé tout neuf : le Front de libération nationale corse. Parmi ses membres, certains sortent directement du commando d'Aleria. Parmi ses fondateurs, Alain Orsoni.
Le décor de la conférence de presse fondatrice n'a rien d'improvisé. Orezza, le couvent Saint-Antoine de Casabianca, là même où Pascal Paoli proclama l'indépendance en 1755. On ne choisit pas ce lieu par hasard : on s'y fabrique une légitimité.
La stratégie du FLNC est explicite dès l'origine. Multiplier les attentats, provoquer la répression, espérer que la brutalité de l'État fasse basculer la population du bon côté. Une logique éprouvée, cynique, et longtemps efficace.
Le bilan, lui, est connu. En quatre décennies de lutte, le FLNC aurait causé la mort de plus de soixante-dix personnes.
Soixante-dix.
Reste une phrase, prononcée en 1987, qui vaut mieux que tous les commentaires. Cette année-là, Edmond Simeoni prend publiquement ses distances avec les héritiers du FLNC et regrette l'occupation de la cave d'Aleria, où deux hommes jeunes sont morts et où l'un de ses proches a été gravement blessé.
L'homme qui a déclenché le mythe fondateur a été le premier à le renier.
Cela ne devrait pas être un détail. C'est pourtant l'aspect le plus soigneusement effacé du récit officiel du nationalisme insulaire, qui préfère retenir l'image des caméras et des fusils de chasse plutôt que celle des cercueils.
Aleria n'a pas été le réveil d'un peuple opprimé. Aleria a été le moment où une revendication légitime, l'égalité de traitement entre agriculteurs corses et rapatriés, a été confisquée par ceux qui avaient déjà choisi la violence. Une injustice administrative ne produit pas mécaniquement des morts. Il faut, pour cela, que quelqu'un décide de tirer.
L'île de Beauté n'est sortie de cette longue période de troubles qu'au début du XXIe siècle. Trente ans perdus. Des investissements découragés, une jeunesse partie, une réputation abîmée.
Le premier prix de la violence, ce sont toujours ceux qui l'ont subie qui le paient.
Et cinquante ans après, la question posée à Aleria reste entière : que doit un État à ceux qui lui tirent dessus ? La réponse, elle, tient en deux noms de gendarmes que plus personne ne cite.
(Crédit photo : AFP)

