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Au delà du récif

El Niño rallume Bornéo

23 août 2026 à 06:13
5 min de lecture
El Niño rallume Bornéo

Résumé IA

L'Indonésie déploie 1.500 soldats et six hélicoptères à Bornéo pour lutter contre les feux de forêt qui ont ravagé plus de 200.000 hectares depuis janvier. Le président Prabowo Subianto s'est rendu samedi à Kalimantan pour coordonner les opérations et ordonner le renforcement du dispositif militaire. La fumée a franchi la frontière, avec une qualité de l'air dangereuse signalée dans six régions du Sarawak malaisien.

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Deux cents mille hectares partis en fumée, une île entière sous une chape grise, et une réponse qui, pour une fois, ne se limite pas aux communiqués.
Jakarta a choisi l'uniforme plutôt que les tribunes : trois bataillons, six hélicoptères, et l'ordre de tenir le feu.

Un chef d'État sur le terrain, pas sur un plateau

L'annonce est tombée samedi, sans emphase.

L'Indonésie déploie 1.500 soldats supplémentaires à Bornéo pour prêter main-forte aux équipes engagées contre les feux de forêt qui rongent l'île depuis des mois. Des feux qui ne se contentent pas de brûler : ils asphyxient. L'épaisse fumée dégagée par les foyers stagne au-dessus de zones entières, et rend l'air irrespirable bien au-delà des lignes de flammes.

Le chiffre donne la mesure du désastre. Entre janvier et juillet, plus de 200.000 hectares ont été réduits en cendres, selon les données communiquées cette semaine par le gouvernement indonésien. Soit trois fois la superficie de Jakarta.

Trois fois une capitale.

En toile de fond, une sécheresse qui s'installe, alimentée par un puissant épisode El Niño. Le contexte était connu, redouté, anticipé. Il est désormais là.

Le président Prabowo Subianto s'est rendu samedi à Bornéo. Pas pour une visite protocolaire : pour présider des réunions consacrées à la lutte contre les incendies, sur place, au contact des équipes engagées.

C'est de là qu'est venue la décision d'accélérer.

Le secrétaire du Cabinet, Teddy Indra Wijaya, haut responsable rattaché à la présidence, a confirmé l'ordre présidentiel de renforcer le dispositif militaire. Trois bataillons supplémentaires des Forces armées nationales indonésiennes, soit environ 1.500 hommes, sont acheminés depuis l'extérieur de Kalimantan, avec effet immédiat.

Kalimantan, c'est la portion indonésienne de Bornéo. L'île est partagée avec le Brunei et la Malaisie, un détail géographique qui, on va le voir, ne relève pas de l'anecdote.

À ces renforts humains s'ajoutent six hélicoptères, attendus dès samedi, destinés à intensifier les opérations de largage d'eau. Le matériel suit les hommes. La logique est celle d'une opération, pas d'une déclaration d'intention.

Depuis Palangkaraya, capitale de la province du Kalimantan central, le chef de l'État a résumé la ligne : suivre la situation de près, mobiliser les ressources, et « enrayer immédiatement la propagation des foyers d'incendie ».

Priorité à l'endiguement. Le reste viendra après.

Quand la fumée franchit les frontières

Un incendie forestier ne connaît ni douane ni souveraineté.

Les collectivités locales de Bornéo, une île qui abrite à la fois une forêt tropicale vierge et de vastes plantations, ont recommandé aux habitants de porter des masques et de limiter les activités en plein air. Recommandation minimale, mais révélatrice : la fumée est devenue un problème sanitaire à part entière.

Elle a franchi la frontière.

Du côté du Bornéo malaisien, six régions de l'État du Sarawak ont enregistré une qualité de l'air jugée dangereuse pour la santé. Des populations qui n'ont rien déclenché subissent les conséquences d'un sinistre venu d'ailleurs.

C'est la réalité brute de ce type de catastrophe : les nuages ne s'arrêtent pas aux postes-frontières, et les responsabilités se diluent dans le ciel.

Reste à situer l'événement dans une échelle historique, ce que trop de commentaires oublient de faire. La superficie brûlée cette année dépasse déjà celle des précédentes saisons El Niño de 2019 et 2023. Elle n'atteint toutefois pas celle de 2015, année marquée par un épisode particulièrement intense.

Grave, donc. Sans être inédit.

Cette précision n'atténue rien de la gravité. Elle empêche simplement l'emballement et l'emballement, en matière de catastrophes naturelles, produit rarement de bonnes politiques publiques.

El Niño, le facteur que personne ne pilote

Il faut le dire clairement, parce que c'est un fait et non une opinion : El Niño est un phénomène climatique naturel.

Il modifie, à l'échelle du globe, les régimes de vents, la pression atmosphérique et la pluviométrie. En Indonésie, il se traduit classiquement par des sécheresses. Ce cycle existe indépendamment de toute décision humaine, de tout sommet international, de toute déclaration solennelle.

Ce qui ne signifie pas qu'il évolue en vase clos.

Le changement climatique d'origine humaine peut amplifier ses effets : le réchauffement des océans et de l'atmosphère libère davantage d'énergie et d'humidité, lesquelles alimentent les phénomènes météorologiques extrêmes. Amplification, donc. Pas création.

La nuance a son importance, et pas seulement sur le plan sémantique.

Car elle dessine deux registres d'action bien distincts. D'un côté, un travail de long terme sur les émissions, débattu, disputé, souvent noyé dans les conférences internationales. De l'autre, une exigence immédiate, opérationnelle, mesurable : détecter les départs de feu, y envoyer des moyens, protéger les habitants, coordonner les secours.

Le premier registre nourrit les colloques. Le second sauve des forêts.

Et c'est bien le second que l'Indonésie vient d'activer. Des militaires, des hélicoptères, un président sur zone. On peut discuter du volume des moyens engagés, de leur rapidité de déploiement, de leur efficacité réelle dans les semaines à venir. On ne peut pas reprocher à Jakarta d'avoir substitué le verbe à l'action.

Une leçon d'État, à retenir

Il y a, dans cette séquence indonésienne, quelque chose qui mérite d'être observé attentivement depuis Paris comme depuis Nouméa.

Face à une catastrophe naturelle prévisible El Niño ne surprend plus personne, un État a mobilisé l'outil régalien par excellence : son armée. Pas une agence, pas une commission, pas un plan pluriannuel. Des bataillons.

Cette réponse ne relève pas de l'idéologie mais de l'efficacité. Quand la forêt brûle et que la fumée intoxique des régions entières, ce sont des moyens lourds, mobilisables en heures, disciplinés et projetables, qui font la différence.

Les 200.000 hectares déjà partis en fumée resteront une perte sèche. Aucun déploiement ne les rendra.

Mais la question qui vaut désormais est celle des hectares suivants. Combien seront sauvés parce que 1.500 hommes et six appareils auront été positionnés à temps ?

La saison sèche n'est pas terminée. El Niño poursuit son cycle. Bornéo continue de brûler.

Et pendant ce temps, l'Indonésie a choisi de compter ses soldats plutôt que ses regrets.

(Crédit photo : BNPB VIA AP)