«Et voici la couleur» : le jour où tout a basculé

Résumé IA
Le 1er octobre 1967, le ministre de l'Information Georges Gorse lance la télévision en couleur en France avec le système Secam, conçu par l'ingénieur Henri de France. Seule la deuxième chaîne diffuse en couleur, et 1 500 téléviseurs sur 8 millions la captent alors. La norme française est adoptée par l'URSS et ses alliés, mais le PAL allemand s'impose en Europe de l'Ouest.
Le 1er octobre 1967, un ministre en cravate rouge prononçait quatre mots qui allaient changer les salons français.
Retour sur le jour où la France a choisi sa propre couleur, face à Washington comme à Bonn.
Le Secam, un choix de souveraineté
«Et voici la couleur.»
Le ton est solennel, presque compassé. Georges Gorse, ministre de l'Information, porte ce jour-là une cravate rouge qu'il arbore avec une fierté visible. Nous sommes le 1er octobre 1967, et la couleur fait son entrée à la télévision française.
Aucun jingle. Aucun habillage. Le ministre présente lui-même l'événement, entouré des dirigeants de l'ORTF.
Revues aujourd'hui, ces images ont des airs de fouilles archéologiques. On mesure mal, avec nos écrans actuels, l'ampleur du saut accompli ce jour-là.
La France arrivait pourtant tard. Treize ans après les États-Unis. Mais elle arrivait à sa manière, avec son propre système, et c'est bien là toute l'histoire.
Dans les foyers, le noir et blanc règne sans partage.
La veille encore, l'écrivain et journaliste du Figaro André Brincourt s'inquiétait d'une forme de «décoloration» à la fois physique et intellectuelle du pays. Le lendemain, il salue l'arrivée de la couleur avec un lyrisme assumé : offrir aux Français l'herbe verte et le ciel bleu, c'était selon lui changer le monde sous leurs yeux. Un «pari sur l'avenir», écrivait-il.
Le mot était juste.
Car le procédé retenu n'a rien d'une importation. Il s'appelle Secam, et il est l'œuvre de l'ingénieur Henri de France. Il a été conçu pour contrer le système américain NTSC et le système allemand PAL.
Le général de Gaulle en fait un enjeu diplomatique. Et il obtient des résultats : l'URSS et ses alliés adoptent la norme française, tout comme plusieurs anciennes colonies et protectorats d'Afrique et du Maghreb. Le même 1er octobre, les téléspectateurs soviétiques sont eux aussi devant leurs écrans en couleur.
En Europe de l'Ouest, en revanche, le Secam ne s'impose pas. C'est le PAL allemand qui gagne la partie. L'isolement de la norme française ne prendra fin qu'au milieu des années 1980, avec l'arrivée de téléviseurs compatibles PAL et Secam.
Défaite technique ? Peut-être sur le marché européen. Mais la démarche, elle, reste celle d'un pays qui refusait de se contenter du standard des autres.
Une révolution réservée à quelques privilégiés
Le 1er octobre 1967, seule la deuxième chaîne, créée trois ans plus tôt, diffuse en couleur. Il faudra près de dix ans pour que TF1 suive.
Et le public ? Il reste largement spectateur de la nouveauté plutôt que bénéficiaire.
Sur 8 millions de téléviseurs en France, 1 500 seulement captent la couleur.
Le prix explique beaucoup. Un poste couleur coûte trois fois plus cher qu'un appareil noir et blanc. S'y ajoute une méfiance tenace envers une technologie jugée fragile, comme le relèvera trois ans plus tard une grande enquête du Figaro Littéraire.
Les chiffres de 1970 confirment la lenteur du basculement : environ 50 000 récepteurs couleur pour un parc total de 10 millions d'appareils.
Plus de dix ans seront nécessaires pour que la couleur devienne la norme dans l'ensemble des foyers.
Des ministres, des salons et une clé
Le jour du lancement, la Maison de la Radio, à Paris, accueille une foule d'invités. Tout le monde se presse autour d'un petit poste qui retransmet en direct l'allocution du ministre.
Deux hommes, eux, s'éclipsent dans le studio 101 : Henri de France, l'inventeur du procédé, et Sylvain Floirat, PDG de la Compagnie française de télévision.
Détail savoureux rapporté par Philippe Bouvard dans Le Figaro du 3 octobre 1967 : Sylvain Floirat n'a pas de téléviseur chez lui à Paris. Pas faute de moyens. Ses affaires ne lui laissent tout simplement pas le temps de regarder le petit écran dans la capitale. Il a donc fait installer un poste couleur dans sa maison de Sologne.
Le quotidien s'amuse aussi des questions très concrètes que pose l'arrivée de ce nouvel objet. Où le mettre ?
Les journalistes ont frappé à la porte des ministres.
Chez Georges Gorse, le téléviseur trône provisoirement dans la cheminée du salon. Son épouse prévoit de l'installer dans la salle à manger, qu'elle compte redécorer entièrement autour de cet invité de prestige.
Ambiance différente chez Alain Peyrefitte, son prédécesseur à l'Information, passé depuis à l'Éducation. Le ministre a bien remplacé son vieux poste noir et blanc. Mais ce père de cinq enfants a choisi un modèle fermé à clé.
De quoi, notait malicieusement Le Figaro, continuer à tenir la jeunesse en main, jusque dans son propre foyer.
Une anecdote, bien sûr. Mais elle dit quelque chose d'une époque où l'autorité ne s'arrêtait pas à la porte du salon, et où l'écran restait un privilège qu'on encadrait.
Cinquante-neuf ans plus tard, la cravate rouge de Georges Gorse reste le symbole d'une France qui voulait voir le monde en couleur, avec ses propres yeux.
(Crédit photo : AFP)


