Il y a 8 ans, l'affaire Khashoggi

Résumé IA
Le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi est assassiné au consulat saoudien à Istanbul. En mai 2026, la cour d'appel de Paris juge recevables les plaintes visant le prince héritier Mohammed Ben Salman et confie le dossier à un juge d'instruction. Les magistrats estiment que ces faits pourraient relever de crimes contre l'humanité.
Le 2 octobre 2018, un journaliste franchissait la porte d'un consulat à Istanbul et n'en ressortait jamais.
Huit ans plus tard, c'est à Paris que l'affaire rebondit, et elle place la France face à ses propres choix.
Istanbul, octobre 2018 : un crime d'État
Jamal Khashoggi n'était pas un inconnu. Longtemps proche du pouvoir saoudien, il en était devenu l'un des critiques les plus acharnés. Il vivait aux États-Unis et collaborait avec le Washington Post.
Ce jour-là, il se rend au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul pour récupérer des papiers en vue de son mariage. On ne le reverra plus.
Ankara réagit sans attendre. Le pouvoir turc désigne un responsable : le prince héritier Mohammed Ben Salman, l'homme fort de Riyad, que tout le monde appelle MBS. La presse turque parle d'un commando d'une quinzaine d'hommes. La Turquie affirme même détenir des enregistrements audio.
Les faits établis sont glaçants. Le journaliste a été tué dans l'enceinte du consulat par des proches du prince. Son corps a été démembré. Il n'a jamais été retrouvé.
En 2021, les services de renseignement américains pointent à leur tour la responsabilité directe de MBS.
Le choc dépasse largement le Moyen-Orient. Parce que la victime écrivait pour un grand quotidien américain, la presse d'outre-Atlantique rompt avec le soutien sans nuance que Washington accordait jusque-là au royaume. Le jeune prince, qui se présentait en modernisateur, apparaît soudain comme le visage brutal d'un système archaïque. Et l'opinion redécouvre au passage la guerre qu'il mène au Yémen voisin, avec des dizaines de milliers de victimes civiles et des millions de personnes menacées par la famine et les épidémies.
L'Arabie saoudite est alors mise au ban de la scène internationale.
Pour un temps seulement.
Paris, mai 2026 : la cour d'appel tranche
Le dossier aurait pu mourir dans les archives des chancelleries. Il a été relancé devant les tribunaux français.
En juillet 2022, profitant d'une visite de Mohammed Ben Salman en France, deux organisations déposent plainte : Trial International, qui combat l'impunité des crimes internationaux, et DAWN (Democracy for the Arab World Now), l'organisation qui employait Jamal Khashoggi. Reporters sans frontières s'associe ensuite à la démarche.
Les griefs sont lourds. Les plaignants reprochent au prince héritier une complicité de tortures et de disparition forcée en bande organisée, et l'accusent d'avoir ordonné que l'opposant soit tué par asphyxie.
Pendant des années, le parquet s'y oppose. Son argument est juridique : ces associations ne seraient pas recevables à agir.
Le 11 mai 2026, la cour d'appel lui donne tort.
Sa décision est sans ambiguïté. Selon les magistrats, on ne peut pas écarter d'emblée, avant toute investigation, que ces faits relèvent de crimes contre l'humanité. Le dossier est donc confié à un juge d'instruction du pôle spécialisé dans ces crimes, comme l'a confirmé le Parquet national antiterroriste (PNAT) à l'AFP le 16 mai.
La tâche du juge est précise : déterminer si cet assassinat s'inscrit dans un plan concerté du pouvoir saoudien contre ses opposants, assimilable à une attaque généralisée ou systématique contre des civils.
Une seule ombre au tableau pour les plaignants. DAWN, fondée par Khashoggi quelques mois avant sa mort, ne pourra pas se constituer partie civile.
La France face à sa realpolitik
C'est ici que l'affaire dépasse le simple fait divers judiciaire.
Me Emmanuel Daoud, avocat de RSF, n'a pas mâché ses mots. Pour lui, il s'agit d'un crime abominable, décidé et planifié au sommet de l'État saoudien pour faire taire une voix libre. Il va plus loin et accuse le PNAT d'avoir résisté à la recherche de la vérité comme s'il faisait de la realpolitik au nom des intérêts économiques de la France.
L'accusation est grave. Le PNAT, lui, en prend acte sans se renier : la décision de la cour, dit-il, n'invalide pas son interprétation des règles de recevabilité.
Me Henri Thulliez, pour Trial International, estime que plus rien ne devrait désormais bloquer l'ouverture d'une information judiciaire. DAWN salue une étape importante vers la justice.
Reste la question de fond, celle que personne n'aime poser à voix haute.
La France vend, négocie, commerce avec Riyad. Le royaume a retrouvé sa place dans le concert des nations. Fin 2025, reçu à la Maison-Blanche par Donald Trump, MBS a lui-même qualifié l'assassinat d'« énorme erreur ». Le mot est faible. Il n'en reste pas moins un aveu.
Une nation qui se respecte peut défendre ses intérêts. C'est même son devoir. Mais elle ne peut pas laisser croire que ses principes s'achètent au prix d'un contrat.
En refusant de fermer la porte, les magistrats de la cour d'appel ont rappelé une chose simple : la justice française n'a pas à baisser les yeux, quel que soit le rang de l'homme mis en cause.
Huit ans après, le corps de Jamal Khashoggi n'a toujours pas été rendu à ses proches.
Un juge parisien cherche désormais qui a donné l'ordre.
(Crédit photo : AFP)



