À la fin du XIXᵉ siècle, la République française vacille non sous les coups de l’ennemi extérieur, mais par faiblesse intérieure.
L’Affaire Dreyfus révèle alors une France déchirée entre raison d’État, vérité judiciaire et passions idéologiques.
J’accuse, une lettre qui fracture les élites et secoue l’État
Le 13 janvier 1898, à Paris, Émile Zola publie dans L’Aurore une lettre ouverte au président de la République, Félix Faure.
Son titre claque comme une accusation solennelle : « J’accuse ».
Trois ans après la dégradation publique du capitaine Alfred Dreyfus, condamné pour trahison, l’affaire empoisonne la vie politique et morale du pays.
La justice militaire a tranché, mais le doute persiste.
Dans une France encore traumatisée par la défaite de 1870, l’armée est sacrée.
La contester, c’est risquer l’excommunication civique.
Zola franchit pourtant ce seuil. Il accuse nommément dix responsables civils et militaires d’avoir sciemment étouffé la vérité.
Le ministre de la Guerre.
Le chef d’état-major.
Des experts complaisants.
Des juges obéissants.
Son objectif n’est pas de détruire l’institution militaire, mais de sauver l’honneur de la République en corrigeant une erreur manifeste.
Car une République forte ne se protège pas par le mensonge.
Elle se renforce par la vérité.
L’Affaire Dreyfus, ou la victoire des passions sur les faits
Le capitaine Dreyfus n’est ni un marginal ni un agitateur. Il est officier, polytechnicien, bien noté, discipliné.
Son tort n’est pas militaire. Il est identitaire.
Parce qu’il est juif « israélite », disait-on alors, il devient un coupable idéal. Une époque troublée cherche un traître.
La preuve importe peu. La rumeur suffit.
S’installe alors la première grande campagne antisémite moderne en Occident.
Presse, ligues et tribunes publiques attisent une haine froide et méthodique.
Jean-Paul Sartre l’écrira plus tard avec lucidité :
L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est une passion.
Une passion mauvaise. Une passion destructrice. Elle ne vise pas seulement Dreyfus. Elle remet en cause le droit d’être juif en France.
C’est là que l’affaire devient nationale. Et même civilisationnelle.
Car une République qui tolère l’injustice par confort idéologique abdique sa promesse.
Elle trahit ses propres principes.
Zola, les dreyfusards et la naissance de l’intellectuel engagé
Face au silence et aux compromissions, des hommes se lèvent. Ils ne sont pas nombreux.
Mais ils sont déterminés. La famille Dreyfus. Bernard Lazare. Charles Péguy. Georges Clemenceau. Le colonel Picquart.
Ils n’attaquent pas l’armée. Ils défendent l’honneur du droit. Picquart découvre l’erreur.
Il refuse de se taire. Il paie le prix de son courage.
Zola, lui, accepte le procès. Il sait qu’il sera condamné.
Mais il comprend une chose essentielle : le scandale public est parfois la seule arme contre l’injustice institutionnalisée.
Son article entraîne sa condamnation, puis l’exil. Mais il fissure le mur. La révision du procès devient inévitable.
Dreyfus est gracié, puis réhabilité en 1906 par la Cour de cassation. Le 17 novembre 2025, la Nation lui rend un dernier hommage, avec l’adoption d’une loi l’élevant à titre posthume, au rang de général de brigade.
La République sort blessée, mais renforcée. Elle a corrigé ses fautes.
Avec J’accuse, Zola fait émerger une figure nouvelle : celle de l’intellectuel engagé, non pas contre la Nation, mais au service de ses principes.
Une leçon toujours actuelle : il n’y a pas de patriotisme sans justice, ni d’autorité durable sans vérité.
Dans l’Affaire Dreyfus, la France a vacillé. Mais elle n’a pas cédé. Et c’est précisément pour cela que J’accuse reste un texte fondateur.


















