L’école peut-elle vaincre le déterminisme social ?

Deux millions d’élèves, des milliards investis, et une question simple : l’éducation prioritaire fonctionne-t-elle vraiment ?
Une étude officielle du ministère apporte enfin des éléments chiffrés, loin des postures idéologiques.
Une progression réelle en CP et CE1 : les chiffres qui bousculent les idées reçues
Publiée en février 2026 par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’Éducation nationale, l’étude intitulée « Comment progressent les élèves de l’éducation prioritaire au cours de l’école élémentaire ? » repose sur les évaluations nationales de rentrée.
Son objectif est clair : mesurer les écarts de performances entre élèves scolarisés en réseau d’éducation prioritaire (REP), en réseau d’éducation prioritaire renforcée (REP+) et dans le secteur public hors éducation prioritaire.
Premier constat factuel : à niveau social comparable et à niveau initial identique, les élèves de l’éducation prioritaire progressent davantage au cours du CP et du CE1.
L’analyse porte sur plus de 700 000 élèves suivis entre le début du CP et le début du CE1.
En CP, les gains sont particulièrement marqués.
En mathématiques, les élèves de REP+ enregistrent jusqu’à +13 % d’écart-type de score par rapport à des élèves comparables hors éducation prioritaire (France hexagonale).
En français, l’avantage existe également, quoique plus modéré.
Pour les REP, les résultats sont du même ordre : +9 à +12 % d’écart-type selon les disciplines.
Autrement dit, les élèves les plus défavorisés progressent davantage que des élèves socialement comparables scolarisés hors éducation prioritaire.
Ces données confirment un élément essentiel : l’école peut compenser une partie des inégalités de départ.
L’étude souligne toutefois que ces résultats ne permettent pas d’isoler mécaniquement l’effet du dédoublement des classes. Mais le calendrier interpelle.
Depuis la rentrée 2017, les classes de CP et de CE1 en REP et REP+ ont été réduites à environ 12 à 13 élèves. Dans le même temps, les écoles hors éducation prioritaire restent autour de 19 à 22 élèves par classe en CP.
Les gains les plus significatifs apparaissent précisément à ces niveaux concernés par le dédoublement.
Ce n’est pas une conclusion idéologique. C’est une observation statistique.
IPS, déterminisme social et limites structurelles
L’étude intègre un indicateur clé : l’indice de position sociale (IPS). Cet indice mesure le contexte socio-économique des élèves à partir de la profession des parents, des pratiques culturelles et des conditions de vie. Les écoles REP+ affichent un IPS moyen de 76,8.
Les écoles hors éducation prioritaire les plus favorisées dépassent 140. L’écart social est massif.
Mais, surprise : même à IPS comparable, les élèves de REP et de REP+ présentent parfois des performances initiales plus faibles que celles d’élèves hors EP.
Cela signifie que le déterminisme social ne se réduit pas à la seule profession des parents.
Certains écarts persistent dans des domaines fortement marqués par l’environnement familial.
C’est le cas de la compréhension orale. Dans ces compétences, les élèves de l’éducation prioritaire restent en retrait, même après contrôle statistique. L’école y a moins de prise.
En revanche, dans les domaines où l’enseignement formel joue un rôle central lecture de mots, fluence, écriture, opérations numériques les élèves de REP et de REP+ enregistrent des gains significatifs.
L’étude parle explicitement d’une efficacité plus marquée « dans les domaines où l’action de l’école semble importante ».
Le message est clair : l’école peut agir là où l’instruction structure les apprentissages.
Elle ne peut pas tout. Mais elle peut beaucoup.
Le contraste du CM1 : un signal politique fort
L’analyse se prolonge jusqu’au CM2. Et là, le constat change.
En CM1, niveau non concerné par le dédoublement, les écarts de progression deviennent très faibles, voire légèrement défavorables aux élèves de l’éducation prioritaire.
À IPS et niveau de départ identiques, les élèves de REP et de REP+ progressent alors un peu moins que leurs homologues hors EP.
Le contraste est frappant : en CP et CE1, la progression est supérieure ; en CM1, elle est inférieure ou nulle. L’étude reste prudente.
Elle parle de « corrélation » et non de causalité formelle.
Mais elle souligne que ce contraste peut s’interpréter comme le signe d’une certaine efficacité de la réduction de la taille des classes.
Les chiffres appuient cette hypothèse. En début de CE1, après appariement statistique, les élèves de REP affichent +5 % en français et +10 % en mathématiques. En début de CE2, les gains existent encore, mais sont plus modérés. En début de CM2, les coefficients deviennent proches de zéro ou négatifs.
Le signal est cohérent. L’investissement ciblé produit des effets mesurables. Quand il disparaît, les écarts reprennent.
Une politique coûteuse mais pas vaine
Depuis les années 1980, l’éducation prioritaire constitue un pilier de la politique scolaire française.
Elle a souvent été critiquée : trop chère, inefficace, symbolique.
Les données de 2026 nuancent ces procès expéditifs. Oui, les écarts initiaux restent importants.
Oui, certains domaines très liés au milieu familial résistent.
Mais les élèves de REP et de REP+ progressent davantage là où l’école agit directement.
Le débat ne peut donc pas se limiter à une opposition caricaturale entre fatalisme social et angélisme pédagogique.
Les chiffres montrent qu’un ciblage précis comme le dédoublement en CP et en CE1 peut produire des effets mesurables. À l’inverse, l’absence de mesure spécifique en CM1 se traduit par une stagnation relative.
Le constat est factuel. Il ne relève ni de la posture victimaire ni du déni.
Il invite à une question de fond : faut-il prolonger les dispositifs efficaces plutôt que diluer les moyens ?
L’étude du ministère ne tranche pas politiquement. Mais elle apporte des éléments solides au débat.
Dans une époque où l’autorité de l’école est souvent contestée, ces données rappellent une évidence : la transmission structurée des savoirs reste le levier central de la réussite.
L’éducation prioritaire ne gomme pas toutes les inégalités.
Mais elle démontre qu’une politique ciblée, exigeante et concentrée sur les fondamentaux peut améliorer les trajectoires scolaires. Et cela, chiffres à l’appui, mérite d’être dit.

