Pourquoi le bleu-blanc-rouge s’est imposé au monde

Deux siècles après sa naissance officielle, il flotte toujours sur nos mairies, nos casernes et nos écoles.
Le drapeau tricolore n’est pas un simple morceau d’étoffe : c’est l’âme politique de la France.
1794 : la Convention met fin au désordre des pavillons
Le 15 février 1794, en pleine tourmente révolutionnaire, la Convention nationale tranche.
Elle décrète qu’à compter du 1er prairial an II (20 mai 1794), le pavillon sera formé des trois couleurs nationales disposées en trois bandes égales verticales.
Objectif affiché : mettre fin à la confusion qui règne dans la Marine française.
Avant cela, chaque bâtiment, chaque unité, chaque tradition entretenait ses propres usages.
En pleine guerre, cette fantaisie des couleurs devient un danger.
La décision est d’abord militaire. Il s’agit d’assurer la lisibilité du pavillon français dans les combats navals.
Mais très vite, ces règles destinées aux navires s’étendent à l’ensemble des drapeaux de la Nation.
C’est la naissance officielle du drapeau tricolore tel que nous le connaissons aujourd’hui.
L’ordre définitif est fixé : bleu, blanc, rouge. Le fond blanc associé au monarque disparaît comme couleur dominante. La France révolutionnaire impose un symbole unique.
Des racines monarchiques et populaires
Contrairement à certaines légendes militantes, le bleu-blanc-rouge ne naît pas d’une table rase.
Il puise dans une histoire bien plus ancienne.
Le rouge renvoie à la bannière de Saint-Denis, brandie par les rois de France dans les heures de grand péril.
Couleur du sang du martyr, elle incarne la gravité et le sacrifice.
Le blanc, sous l’Ancien Régime, est la couleur de l’écharpe portée par les chefs militaires et par le roi lui-même au combat. Ce n’est qu’en 1815, sous la Restauration, qu’il devient explicitement le symbole monarchique.
Le bleu, lui, est lié aux couleurs de Paris depuis le Moyen Âge, souvent associé au rouge. Ce sont les teintes des bourgeois de la capitale.
Dès juillet 1789, ces trois couleurs apparaissent sous forme de cocardes, de rubans, de bannières.
Avant d’être un drapeau, le tricolore est un signe politique.
Il marque le passage de la monarchie absolue à la nation souveraine. Il s’impose d’abord à Paris, puis gagne la province.
À l’été 1789, la forme en bandes se répand. Le 14 juillet 1790, lors de la Fête de la Fédération, l’apogée symbolique est atteinte.
En octobre 1790, le principe des trois bandes égales est fixé. Mais l’ordre des couleurs évolue encore.
Le 15 février 1794, la Convention verrouille définitivement la composition. Le bleu-blanc-rouge devient l’emblème national.
Brest, mutinerie et débats enflammés
Un fait souvent méconnu mérite d’être rappelé : avant d’être un drapeau national, le tricolore est un pavillon maritime.
En 1790, une mutinerie éclate à Brest. Les marins bretons réclament un nouveau pavillon.
Les « troubles de Brest » inquiètent le pouvoir révolutionnaire. L’Assemblée nationale débat.
Abandonner le pavillon blanc ? Pour certains députés, c’est un sacrilège.
Le marquis Foucauld de Lardimalie dénonce un reniement de la gloire navale française et parle d’un « hochet de trois couleurs ».
Face à lui, Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, défend un pavillon tricolore, adopté le 24 octobre 1790. Il y voit le signe d’une confraternité nouvelle.
Le premier modèle n’est pas encore celui d’aujourd’hui. Il s’agit d’un quartier rouge, blanc et bleu incrusté sur fond blanc.
Les bandes sont disposées verticalement pour éviter la confusion avec le pavillon hollandais.
Le compromis est trouvé entre héritage monarchique et aspirations révolutionnaires.
À partir de 1791, les troupes terrestres adoptent progressivement les trois couleurs. Mais les dispositions varient encore.
Ce n’est qu’en 1794 que l’unification est complète. Le drapeau devient unique.
Lamartine face au drapeau rouge
En février 1848, la question ressurgit. À l’Hôtel de Ville de Paris, le drapeau rouge est brandi par certains insurgés.
Le 26 février, Alphonse de Lamartine prend la parole. Il refuse que la France abandonne le tricolore.
Il déclare que le drapeau rouge n’a fait que le tour du Champ-de-Mars, « traîné dans le sang du peuple », tandis que le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec la gloire et la liberté de la patrie.
Par cette intervention, le poète sauve le bleu-blanc-rouge. Le symbole national l’emporte sur l’étendard partisan.
Le drapeau rouge deviendra ailleurs le symbole des luttes ouvrières. Mais la France conserve son tricolore.
Un symbole national solidement ancré
Sous Napoléon, le pavillon maritime devient pleinement un drapeau national. Depuis, il n’a plus changé.
En 1976, le bleu est éclairci pour s’accorder au drapeau européen. En 2021, le président Emmanuel Macron revient à un bleu plus foncé, plus proche de la tradition historique.
Aujourd’hui, le drapeau tricolore flotte sur les mairies, les préfectures et les ministères. Il est présent dans les établissements scolaires depuis une dizaine d’années.
Aucune obligation générale de pavoiser n’existe en France. Mais, dans les bâtiments publics, sa présence est la règle.
Le bleu, le blanc et le rouge n’ont peut-être pas été choisis pour une signification philosophique précise.
Mais, au fil du temps, ils ont incarné l’unité nationale.
Ils résument la continuité entre l’histoire monarchique, la Révolution française et la République. Ils rappellent que la Nation est plus forte que ses divisions.
En 1794, la Convention cherchait à mettre fin au désordre. Elle a, sans le savoir, fixé l’un des symboles les plus puissants de l’histoire de France.

