Quand la République s’éteint sur un divan

Deux coups frappés à la porte, un silence pesant, puis l’Histoire bascule.
Le 16 février 1899, la République perd son président… dans des circonstances qui feront rire l’Europe entière.
Un président républicain au goût du faste
Le 17 janvier 1895, Félix Faure accède à la magistrature suprême après la démission de Jean Casimir-Périer.
Issu d’un milieu modeste, ancien tanneur devenu négociant prospère au Havre, il incarne une ascension républicaine méritocratique.
Député, ministre de la Marine, puis président, il appartient au courant des républicains modérés.
Soutenu par une coalition de modérés et de monarchistes, il entend restaurer le prestige d’une fonction encore fragile sous la IIIe République.
Ses contemporains le surnomment le « Président Soleil ». Il assume un protocole fastueux pour rivaliser avec les monarchies européennes. Recevant le tsar Nicolas II, il consolide l’alliance franco-russe.
À une époque où l’Allemagne impériale domine le continent, le prestige diplomatique est une arme stratégique. On lui doit également la loi sur les accidents du travail de 1898, première grande législation sociale moderne. Un texte fondateur pour la protection des salariés.
Peu de présidents de la IIIe République peuvent revendiquer un tel marqueur durable.
Mais le contexte politique est explosif. L’affaire Dreyfus fracture le pays. Faure refuse la révision du procès, au nom de la stabilité de l’armée et de l’État. Une position qui lui vaut l’hostilité virulente de Émile Zola, auteur du retentissant « J’accuse ».
Le matin du 16 février 1899, le prince Albert Ier de Monaco vient plaider la cause du capitaine Dreyfus.
L’entretien est tendu. Le président, déjà affaibli par des troubles cardiaques anciens, ressort éprouvé.
16 février 1899 : une fin brutale à l’Élysée
En fin d’après-midi, Félix Faure reçoit à l’Élysée Marguerite Steinheil, dite Meg Steinheil.
Elle appartient par alliance à la famille industrielle Japy-Peugeot et est l’épouse du peintre Adolphe Steinheil.
Vers 17 heures, des cris retentissent dans le « salon bleu ». On découvre le président inconscient, victime d’un malaise grave. Après plusieurs heures d’agonie, il meurt d’une congestion cérébrale.
Très vite, la rumeur enfle. La présence de Mme Steinheil alimente les fantasmes. La presse à scandale évoque un « excès de zèle ». Des caricatures circulent. L’opposition ironise.
Le trait le plus célèbre vient de Georges Clemenceau :
Il a voulu vivre César, il est mort Pompée.
Les bons mots fusent. L’anecdote dépasse la réalité médicale. Selon le journal de Louis Le Gall, directeur de cabinet, le président souffrait depuis longtemps de problèmes cardiaques.
Un accident vasculaire cérébral expliquerait le décès.
Mais l’Histoire retient surtout l’image. Une mort « heureuse », disent certains. Un scandale d’alcôve, murmurent d’autres. En vérité, un chef d’État emporté par une crise brutale.
La Belle Époque, ses mœurs et ses fractures
La fin de Félix Faure ne scandalise pas autant qu’on pourrait l’imaginer aujourd’hui.
La Belle Époque tolère les frasques masculines des élites. La morale publique est exigeante pour les femmes, souple pour les puissants.
En 1908, Meg Steinheil sera mêlée à une affaire criminelle : son mari et sa mère retrouvés assassinés.
Acquittée en 1909, elle s’installera à Londres et épousera plus tard le baron Abinger.
Une trajectoire romanesque qui prolongera la légende.
Deux jours après la mort de Faure, le Congrès réuni à Versailles élit Émile Loubet à la présidence.
Son élection déclenche des cris d’hostilité dans un climat politique délétère.
Le 23 février 1899, lors des funérailles, Paul Déroulède tente d’entraîner un général dans un mouvement insurrectionnel. Preuve que la République est fragile. Preuve aussi que l’affaire Dreyfus a fracturé le pays en profondeur.
Au fond, Félix Faure est davantage célèbre pour sa mort que pour son action.
Et pourtant, son mandat fut marqué par une politique sociale structurante et un souci affirmé du rang international de la France.
La IIIe République aimait les symboles. Elle a retenu celui d’un président tombé dans l’intimité du pouvoir. Mais derrière l’anecdote se cache un homme d’État attaché à l’ordre, au prestige national et à la continuité républicaine.
Le 16 février 1899 reste une date singulière. Non pas seulement pour le sourire des caricaturistes.
Mais parce qu’elle révèle combien la politique, déjà, mêlait tragédie, passions et combat idéologique.
Et parce qu’au-delà du scandale, la France perdait ce jour-là un président qui croyait à la grandeur de sa fonction.

