Le discours de vérité qui ne débouche sur rien

Résumé IA
Devant le Congrès, le président du 19ᵉ gouvernement, Milakulo Tukumuli, dresse un constat chiffré désastreux sur les réserves, la dette ou le déficit, sans annoncer aucune mesure. Il évoque une revue des dépenses et des réformes soumises à concertation avant une échéance de fin d'année. Il se rend à Paris pour des négociations.
Quarante milliards de réserves. Il en reste 5,2. Devant le Congrès, le président du 19ᵉ gouvernement a énoncé les chiffres sans en retirer un seul. Puis il s'est arrêté là. Pas une mesure, pas une date, pas un arbitrage.
Dire la vérité, ce n'est pas encore gouverner
Rendons d'abord à Milakulo Tukumuli ce qui lui appartient. Il a dit la vérité. Les 5,2 milliards qui subsistent d'un régime de retraite qui en comptait quarante. Les 43 milliards de dette du RUAMM. Les 15 milliards de déficit annuel comblés par l'emprunt. Les 10 milliards que la Nouvelle-Calédonie devra bientôt rembourser chaque année avant de financer la moindre école. Rien n'a été maquillé, rien n'a été lissé. Dans une enceinte habituée aux périphrases, c'est déjà quelque chose.
Mais que l'on ne confonde pas la lucidité avec le courage.
Ces chiffres ne sont une révélation pour personne. L'IEOM les publie. La chambre territoriale des comptes les documente. Les partenaires sociaux les répètent depuis des années, dans une indifférence polie. Les énoncer à la tribune du Congrès est un préalable, non une performance. Or c'est précisément là que le discours s'est arrêté : un diagnostic sincère y tient lieu de politique publique.
La preuve est dans le texte, et elle est accablante. Sur la fiscalité, pilier annoncé de la relance : « Je n'annonce aucune mesure aujourd'hui. » Sur les retraites et le RUAMM, ces textes « déjà sur le bureau du Congrès » dont l'exécutif se « saisira » sous réserve, naturellement, d'une nouvelle concertation. Sur l'avenir institutionnel, enfin, une question qui « n'appartient pas à ce gouvernement ».
Et pour première urgence, celle qui ouvre le chapitre de l'action ? Une revue générale des dépenses. C'est-à-dire un inventaire.
Le président du gouvernement avait pourtant trouvé lui-même la bonne image. Quand une pirogue prend l'eau, on ne commence pas par recenser ce qu'elle transporte : on répare la coque. Il commence par l'inventaire.
Quatre mois, deux réformes systémiques : le calendrier ne tient pas debout
Reste le calendrier. Et il ne résiste pas à trois minutes d'examen.
Deux réformes systémiques, la retraite du secteur privé et l'assurance maladie, devront être votées avant le 31 décembre. Quatre mois. Dans le même souffle, l'exécutif pose comme règle intangible qu'aucune décision ne se prendra sans une nouvelle concertation avec les partenaires sociaux.
De deux choses l'une.
Ou bien cette concertation est réelle, sincère, menée jusqu'au bout et l'échéance de décembre tombera comme sont tombées toutes les précédentes. Ou bien l'échéance est tenue, et la concertation n'aura été qu'un rituel destiné à faire passer des décisions déjà écrites. Dans les deux cas, quelqu'un aura été trompé. Les syndicats, ou les Calédoniens. Peut-être les deux.
Pendant ce temps, les 42 000 Calédoniens dont on nous annonce qu'ils pourraient se retrouver sans pension « dans quelques mois » attendent. Ils n'attendent pas une méthode. Ils attendent une décision.
Voilà tout le problème d'un exécutif qui confond le processus et le résultat. La concertation est un moyen. Elle est devenue, dans cette déclaration, la seule chose que le gouvernement s'engage fermement à faire.
Paris, le contrat vide et la porte de sortie
Puis il y a Paris. « Nous ne demandons pas la charité », assure le président du gouvernement, avant d'annoncer qu'il s'y rendra en fin de semaine.
Le propos est juste. Demander du temps plutôt que de l'argent, proposer un contrat de responsabilité plutôt qu'un guichet : c'est exactement la position que la Nouvelle-Calédonie doit tenir face à l'État. On ne bâtit pas l'avenir d'un territoire sur la mendicité budgétaire, et ceux qui ont fait carrière dans la revendication permanente feraient bien de méditer cette phrase.
Mais un contrat vaut ce que vaut la signature de celui qui l'appose.
Comment demander à l'État de croire à un engagement de réforme quand la déclaration qui le porte se refuse à nommer une seule des mesures qu'elle promet ? On ne négocie pas un calendrier de responsabilité avec un ordre du jour vide. La délégation partira avec une exigence légitime et un dossier incomplet. Les interlocuteurs parisiens, eux, savent lire.
Le plus révélateur tient dans la fin du discours.
Si l'équilibre budgétaire de 2027 se révélait hors d'atteinte, le président en tirerait « toutes les conséquences ». Relisons : le jour même de sa déclaration de politique générale, il décrit déjà les conditions de son départ.
On peut y voir de la dignité. Il n'a pas sollicité cette fonction pour « administrer l'impuissance », et l'aveu a quelque chose de rare dans une classe politique qui s'accroche d'ordinaire aux fauteuils bien après avoir cessé d'y servir à quelque chose.
On peut aussi y lire autre chose. Une clause de sauvegarde. L'échec, s'il vient, aura eu ses causes ailleurs : à Paris, dans les chiffres, dans l'héritage. Jamais dans les choix de celui qui gouverne. C'est la seule ligne du discours qui engage vraiment son auteur et elle l'engage à partir.
Les Calédoniens n'ont pas besoin qu'on leur explique ce qu'ils vivent. Ils le vivent. Ils le vivent dans les caisses vides, dans les entreprises qui ferment, dans les pensions menacées, dans les jeunes qui font leurs valises.
Ce pays ne réclame pas un médecin de plus à son chevet pour commenter la fièvre. Il demande qu'on l'opère.
Le 19ᵉ gouvernement s'est donné six mois. Il vient d'en consacrer un à l'anamnèse.
(Crédit photo : Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie)

