Le travail existe. Personne pour le faire

Résumé IA
Le rapport 2026 de l'Insee « La France et ses territoires » met en lumière de fortes disparités territoriales, avec l'Île-de-France concentrant 30 % de la richesse nationale. En 2025, 50,1 % des établissements déclarent des difficultés de recrutement, particulièrement dans les zones rurales vieillissantes comme la Creuse.
Paris produit, la Creuse vieillit, Mayotte attend toujours la fibre.
Le nouveau rapport de l'Insee dévoile une France qui avance à plusieurs vitesses, et les chiffres ne mentent pas.
L'Île-de-France rafle la mise, le reste suit de loin
L'édition 2026 de « La France et ses territoires » tient en quatre-vingt-quatorze pages. Des cartes, des courbes, des tableaux. Et au bout du compte, un constat que beaucoup de Français vivent au quotidien sans avoir besoin de statistiques : le pays ne tourne pas à la même allure partout.
Certains territoires cumulent dynamisme démographique, emplois et fonctions de décision. D'autres affrontent le vieillissement et un marché du travail atone. Et ces écarts, note l'institut, tendent à se renforcer avec le temps.
Voilà le vrai sujet.
Commençons par l'argent. En 2024, l'Île-de-France produit à elle seule 30 % de la richesse nationale. L'Auvergne-Rhône-Alpes suit avec 12 %. Les autres régions métropolitaines pèsent de moins de 1 % pour la Corse à 8 % pour la Nouvelle-Aquitaine, l'Occitanie ou PACA.
Le PIB par habitant francilien atteint 69 514 euros. C'est presque deux fois plus que dans le reste du pays. À titre de comparaison, il plafonne à 41 949 euros en Auvergne-Rhône-Alpes et à 41 818 euros en PACA.
La spécialisation explique en partie cet écart. Les services marchands pèsent 72 % de la valeur ajoutée en Île-de-France, contre 58 % à l'échelle nationale. Les multinationales, françaises comme étrangères, y emploient 57 % des salariés, contre 47 % dans l'ensemble du pays.
Même logique pour l'innovation.
La recherche représente plus d'un million d'emplois en 2022. Mais elle est concentrée à l'extrême : 13 zones d'emploi, soit à peine 5 % du total, captent 84 % des dépenses de R&D, 77 % des effectifs de recherche et 72 % du crédit d'impôt recherche. Côté brevets, 43 % sont déposés en Île-de-France et 23 % en Auvergne-Rhône-Alpes.
Ailleurs, d'autres avancent sans bruit. La population progresse de 1,2 % par an en Haute-Garonne et de 1,0 % en Gironde depuis 2020. Entre 2018 et 2024, la Corse affiche une croissance de 2,0 % par an, le double de la moyenne nationale.
La France rurale : du travail à prendre, mais personne pour le faire
C'est peut-être le chiffre le plus parlant du rapport, et il tord le cou à un discours bien installé.
En 2025, 50,1 % des établissements déclarent rencontrer des difficultés de recrutement. Dans le Territoire de Belfort, ce taux grimpe à 67,3 %. En Corrèze, 65,0 %. Dans l'Orne, 62,8 %. En Creuse, 61,9 %. Sur les dix départements les plus touchés, huit sont à dominante rurale.
Le travail existe. Il attend.
Les tensions frappent surtout la santé, le social et les services à la personne, dans des territoires plus âgés.
Car le vieillissement avance partout. Au 1er janvier 2026, la France compte 99 personnes de 65 ans ou plus pour 100 jeunes de moins de 20 ans. L'indice a progressé de 14,4 % en six ans.
La Haute-Marne perd 0,7 % d'habitants par an depuis 2020. Dans la Creuse, les décès l'emportent sur les naissances.
Et les jeunes partent. La moitié des étudiants diplômés du supérieur hors de leur département d'origine n'y reviennent pas pour travailler. Il faut dire que la moitié des départements concentrent moins de 5 % des places dans ces formations, alors qu'ils accueillent un quart des élèves du secondaire.
Le résultat se lit dans les diplômes. À Paris, 84,3 % des 25-34 ans sont diplômés du supérieur. Dans l'Orne, ils sont 33,5 %. Dans la Meuse, 34,0 %. La moyenne nationale s'établit à 50,4 %.
Or le diplôme reste un rempart : le chômage des jeunes peu ou pas diplômés est cinq fois plus élevé que celui des diplômés du supérieur.
L'Ouest, lui, fait figure de bon élève. En 2023, le niveau de vie médian atteint 27 150 euros en Loire-Atlantique et 26 670 euros en Ille-et-Vilaine, avec un écart entre les plus aisés et les plus modestes contenu à un rapport de 3,0. La Loire-Atlantique affiche un chômage de 6,0 %, porté par la métropole nantaise et le complexe industrialo-portuaire de Saint-Nazaire.
La preuve qu'un territoire qui travaille, qui produit et qui forme n'est condamné à rien.
Outre-mer, logement, inégalités : le revers de la médaille
Reste la face la moins reluisante du tableau.
Dans les DROM, le taux de chômage s'étend en 2025 de 13,4 % en Martinique à 24,9 % à Mayotte. En métropole, il va de 4,5 % dans le Cantal à 12,2 % dans les Pyrénées-Orientales. Mayotte a pourtant vu son PIB bondir de 6,4 % par an entre 2018 et 2023. Mais au début de 2025, l'île ne disposait pas encore de réseau en fibre optique, quand 92 % des locaux étaient raccordables au niveau national.
Paris, ensuite. La capitale brille, mais elle se vide : -0,8 % d'habitants par an entre 2020 et 2026. Son solde migratoire est négatif de 1,1 %. Et la vitrine cache de fortes disparités. Le rapport entre le niveau de vie des 10 % les plus aisés et celui des 10 % les plus modestes y atteint 6,7 en 2023, contre 3,5 en moyenne métropolitaine.
Le logement suit la même pente. Près d'un logement parisien sur trois est suroccupé, soit 30,9 %. En Seine-Saint-Denis, la proportion atteint 27,3 %. La moyenne métropolitaine s'établit à 9,5 %.
Pendant ce temps, dans le centre de la France, les logements vacants sont plus nombreux.
Deux France, donc. Celle où l'on manque de place, celle où l'on manque de bras.
Les infrastructures peuvent-elles rapprocher les deux ? Six ans après l'arrivée d'un tramway, les quartiers desservis des grandes agglomérations hors Paris gagnent 4 points de population et 9 points d'emploi de plus que les autres. En Île-de-France, le Grand Paris Express permettrait d'augmenter de 88 % le nombre d'emplois accessibles en moins de 45 minutes depuis les quartiers de gare.
Mais ces chantiers profitent d'abord aux villes. Dans plusieurs départements ruraux, la voiture assure plus de 80 % des trajets domicile-travail. À Paris, 8 %.
Le rapport de l'Insee ne fait pas de politique. Il pose des chiffres. La France qui produit, qui recrute et qui vieillit n'est pas celle qu'on voit depuis les bureaux parisiens.
Aux décideurs d'en tirer les conséquences.
(Crédit photo : PHILIPPE LOPEZ / AFP)



