DOSSIER : Testeum, de la promesse technologique à l’escroquerie organisée ?

Lancée comme une startup innovante de l’écosystème tech calédonien, Testeum se présentait comme une plateforme permettant aux utilisateurs d’être rémunérés en testant des sites internet, des applications et des services numériques. Le modèle affiché reposait sur la mise en relation entre entreprises souhaitant améliorer leur expérience utilisateur et particuliers rémunérés pour leurs retours. Sur le papier, la promesse était séduisante : démocratiser le test digital tout en générant un revenu complémentaire pour les utilisateurs.
Pendant longtemps, Testeum a bénéficié d’un récit flatteur. Startup innovante, incubée, soutenue, présente dans les salons internationaux, sélectionnée pour VivaTech, portée par un discours technologique ambitieux. Si l’histoire s’était arrêtée en 2022 ou 2023, on aurait pu parler d’un échec commercial classique. Un produit qui ne trouve pas son marché. Une équipe trop optimiste. Un business plan irréaliste.
Mais en 2026, au regard des comptes déposés, des procès-verbaux d’assemblée et des déclarations publiques, nous ne sommes plus simplement dans l’échec. Nous sommes face à une mécanique qui interroge. Et lorsque la dissimulation potentielle accompagne la recherche continue d’argent auprès d’investisseurs, une question s’impose : sommes-nous face à une escroquerie présumée ?
Une levée de fonds vendue comme historique
En novembre 2021, la levée est annoncée à 216 millions de francs. Le chiffre marque les esprits. Il crédibilise l’entreprise. Il rassure les futurs souscripteurs. Dans les faits, environ 55 millions de francs ont été réellement collectés, soit un quart de l’objectif affiché.
Pourquoi est-ce important ? Parce que dans l’esprit des investisseurs, 216 millions levés signifient un fort engouement, une validation du marché, une dynamique collective. Or lever 55 millions sur 216 n’a pas du tout la même signification. Cela signifie que le marché n’a pas suivi massivement.
Pourtant, la communication publique a continué d’utiliser le chiffre de 216 millions, sans remise en perspective claire.
Où est passé l’argent des investisseurs ?
Environ 80 à 89 investisseurs ont injecté plus de 50 millions de francs. Lorsqu’on consulte les procès-verbaux d’assemblée générale, on constate que le dirigeant, César Delisle, détient 92,6 % du capital, en direct et via sa société TRA/Hightest.
Les investisseurs n’apparaissent pas comme actionnaires significatifs. Leur argent a été inscrit en « prime d’émission ». La prime d’émission est un apport qui s’ajoute au capital social. En théorie, elle renforce les fonds propres de l’entreprise.
Or les comptes 2024 montrent des pertes cumulées de plus de 83 millions de francs. Les capitaux propres sont devenus négatifs.
Que signifie « capitaux propres négatifs » ?
Les capitaux propres représentent la valeur nette d’une entreprise. C’est la différence entre ce qu’elle possède (actif) et ce qu’elle doit (passif). Lorsque les capitaux propres deviennent négatifs, cela signifie que les dettes et pertes cumulées dépassent la valeur de l’entreprise. Autrement dit, si l’on vendait tout, il manquerait encore de l’argent pour rembourser les créanciers.
Dans le cas de Testeum, cela signifie que l’argent apporté par les investisseurs a été absorbé par les pertes. Il ne reste rien.
Des promesses financières sans rapport avec la réalité
En décembre 2021, il est publiquement affirmé que Testeum pourrait atteindre 3 milliards de francs de chiffre d’affaires à six ans, avec un rendement médian de 300 % et des projections hautes à x7.
Les comptes 2024 indiquent un chiffre d’affaires annuel de 1 144 161 francs.
Un milliard, c’est mille millions. Ici, on parle d’à peine plus d’un million. L’écart n’est pas une erreur de calcul. Il est structurel.
En parallèle, l’expert-comptable écrit que la continuité d’exploitation est incertaine. Cela signifie que l’entreprise pourrait ne pas être en mesure de payer ses dettes ou de poursuivre son activité normalement.
Quand une entreprise est dans cette situation, elle a l’obligation morale, et souvent légale, d’en informer clairement ses investisseurs.
Or rien dans la communication publique n’a laissé apparaître cette gravité.
Un écosystème interne qui capte les flux
Testeum, la société financée par les investisseurs, affiche un chiffre d’affaires marginal et des pertes massives.
Autour d’elle gravitent deux sociétés contrôlées par César Delisle : TRA/Hightest et Atlas Management. Ces sociétés réalisent respectivement plus de 112 millions et 97 millions de chiffre d’affaires sur les exercices récents.
Ensemble, elles distribuent environ 152 millions de francs par an en salaires et charges sociales.
Autrement dit, pendant que Testeum accumule les pertes, les sociétés de services du fondateur concentrent l’activité et la masse salariale.
Testeum a en outre une dette de plus de 15 millions de francs envers TRA/Hightest. Cela signifie que la société financée par les investisseurs doit de l’argent à la société du fondateur.
Dans un contexte où les capitaux propres sont négatifs et où la continuité d’exploitation est incertaine, ces flux internes deviennent centraux. Ils montrent que l’argent circule à l’intérieur d’un périmètre contrôlé par une seule personne.
Au cœur de ce dispositif figure également Tealforge, agence digitale chargée du développement technique de la plateforme. Cette structure travaille pour de nombreux clients institutionnels et privés, dont la fintech Be-Bunk, tout en étant intégrée dans l’écosystème contrôlé par le même dirigeant. Les investisseurs de Testeum n’ont aucun droit sur ces entités, alors même que les charges de la startup alimentent cet environnement opérationnel.
La promesse technologique : blockchain et smart contracts
En pleine levée de fonds, il est affirmé publiquement que Testeum s’appuie sur la blockchain Ethereum, que les paiements sont automatisés par des smart contracts et que le système est immuable.
Or l’analyse du produit montre un fonctionnement classique : des jetons internes crédités dans une base de données et convertis en virements bancaires.
Il ne s’agit pas d’un détail marketing. En 2021-2022, l’évocation d’Ethereum et de la blockchain constituait un argument fort auprès d’investisseurs non spécialistes. Si la technologie annoncée n’est pas celle réellement utilisée, cela signifie que l’information donnée au moment de la souscription pourrait ne pas avoir correspondu à la réalité.
Dissimulations et absence d’alerte
Si, dès 2022 ou 2023, les investisseurs avaient été informés de pertes massives, de capitaux propres devenus négatifs et d’une continuité d’exploitation incertaine, on aurait pu parler d’une entreprise en difficulté cherchant à se redresser.
Mais les comptes montrent que les pertes se sont accumulées, que la situation s’est dégradée, et pourtant la société a continué à rechercher de nouveaux investisseurs, à lever des fonds, à communiquer positivement, et même à se rendre à VivaTech à Paris comme vitrine d’innovation.
Lorsqu’une entreprise sait que ses capitaux propres sont négatifs, que son chiffre d’affaires est marginal, que sa survie dépend du soutien de ses associés, et qu’elle continue à solliciter de l’argent sans exposer clairement ces éléments, la question d’une dissimulation potentielle se pose.
Escroquerie présumée ?
Un échec entrepreneurial, c’est un produit qui ne fonctionne pas malgré des efforts sincères et une information transparente.
Une escroquerie, c’est obtenir de l’argent en présentant une réalité embellie ou inexacte, en omettant des informations essentielles, en entretenant une illusion de solidité ou de croissance.
À ce stade, les faits posent question. Les investisseurs ont apporté des dizaines de millions de francs à une société dont les pertes ont absorbé ces apports. Les capitaux propres sont négatifs. La continuité d’exploitation est incertaine. Les flux internes bénéficient à des structures contrôlées par le même dirigeant. Les affirmations technologiques ne correspondent pas exactement au produit observé. La communication publique n’a pas reflété la gravité financière.
S’agit-il d’une escroquerie organisée ? D’un montage financier trompeur ? D’un échec maquillé ?
La question est désormais posée.
Un écosystème tech sous surveillance nationale
Ce dossier s’inscrit dans un climat plus large. Depuis 2025, les dispositifs de soutien aux entreprises dites innovantes font l’objet d’une vigilance accrue en métropole. Les montants publics injectés dans l’écosystème tech sont considérables. Subventions, prêts garantis, aides à l’innovation, accompagnements, délégations internationales : les sommes engagées sont colossales.
Or les retours économiques attendus ne sont pas toujours au rendez-vous.
La Cour des comptes examine actuellement les mécanismes de financement des startups, les conditions d’attribution des aides publiques et les dérives possibles liées à des montages financiers trop optimistes. Un rapport est en préparation afin d’évaluer les arnaques ou dysfonctionnements constatés autour des entreprises dites “innovantes”.
Dans ce contexte national de contrôle renforcé, l’affaire Testeum prend une dimension supplémentaire. Elle interroge non seulement un dirigeant, César Delisle, mais également un modèle où communication technologique, levées de fonds, structures satellites et financements publics s’entremêlent.
Cela ne signifie pas que ces soutiens aient participé au mécanisme. Cela signifie que la présentation a pu être suffisamment maîtrisée pour emporter l’adhésion générale.
Nous reviendrons dans un prochain article sur cette dimension institutionnelle.
Le temps des questions est ouvert.
Celui des réponses, désormais, est attendu.
(NDLR : Les comptes de la société Testeum sont publics et téléchargeable)

