Guantánamo : la base qui défie Cuba depuis 1903

Deux empires, une île, une baie devenue symbole mondial.
De Christophe Colomb à la guerre contre le terrorisme, Guantánamo cristallise plus d’un siècle de tensions géopolitiques.
De Christophe Colomb à la guerre hispano-américaine : une baie stratégique
Sur la pointe sud-est de Cuba, la baie de Guantánamo n’est pas un hasard de l’histoire.
Elle est un point d’ancrage maritime majeur dans les Caraïbes.
Découverte en avril 1494 par Christophe Colomb lors de son deuxième voyage, elle se situe à l’origine sur les terres des Indiens taïnos.
Très tôt, la région devient un enjeu des rivalités coloniales entre l’Espagne et la Grande-Bretagne.
Au XIXe siècle, le rapport de force change. En 1898, la guerre hispano-américaine bouleverse l’équilibre caribéen. Les États-Unis interviennent contre l’Espagne. La baie de Guantánamo devient un point d’appui militaire essentiel.
L’US Navy y débarque troupes et matériel en préparation des opérations autour de Santiago. La victoire américaine marque la fin de la présence espagnole à Cuba.
Le traité de Paris de 1898 ouvre une nouvelle ère. Cuba accède formellement à l’indépendance.
Mais, dans les faits, l’île entre dans la sphère d’influence américaine. Washington considère la stabilité cubaine comme un impératif stratégique.
L’amendement Platt, voté en 1901 par le Congrès américain, encadre cette relation.
Il autorise notamment les États-Unis à intervenir pour préserver l’ordre et protéger leurs intérêts.
La question d’une base navale permanente devient centrale.
1903 : un bail perpétuel au nom de la stabilité régionale
Le 23 février 1903, un accord historique est signé. Tomás Estrada Palma, premier président de la République cubaine, accorde aux États-Unis la location perpétuelle de la baie.
L’objectif est clair : établir une station navale et un dépôt de charbon pour les navires américains. La superficie concernée atteint environ 117,6 kilomètres carrés de terre et de mer.
Les États-Unis y exercent une « juridiction et un contrôle complets ». Mais Cuba conserve une « souveraineté ultime » sur le territoire. Le loyer annuel est fixé à 2 000 dollars en pièces d’or. En 1934, un nouveau traité confirme le bail et porte la somme à 4 085 dollars par an.
Ce traité de 1934 rend le bail permanent, sauf accord des deux gouvernements ou abandon volontaire par Washington. Les États-Unis s’acquittent du paiement chaque année.
Depuis 1959, cependant, les chèques ne sont plus encaissés. Le régime communiste conteste la légitimité de l’accord.
Un seul chèque aurait été encaissé en 1959, selon la version américaine. La Havane parle d’une erreur administrative au début de la révolution.
Les chèques suivants, établis à l’ordre du « trésorier général de la République », fonction disparue après la révolution, sont conservés sans être encaissés.
Avant 1959, des milliers de Cubains travaillaient chaque jour sur la base. Après la révolution, le gouvernement castriste interdit tout nouveau recrutement.
En 2006, seuls deux employés cubains âgés franchissent encore quotidiennement la porte nord-est.
La coopération locale a quasiment disparu.
Du « Cactus Curtain » au centre de détention post-11 septembre
La base devient un symbole de la fracture idéologique entre Washington et La Havane.
En 1962, lors de la crise des missiles, les familles de militaires américains sont évacuées.
Dès 1961, les autorités cubaines plantent une barrière de cactus longue de 13 kilomètres à la limite nord-est. Les Américains la surnomment le « Cactus Curtain », en référence à l’« Iron Curtain » européen.
Les forces américaines installent à leur tour un vaste champ de mines dans le no man’s land. Environ 75 000 mines sont posées côté américain.
En 1996, le président Bill Clinton ordonne le déminage du secteur sous contrôle américain et son remplacement par des systèmes de détection. Côté cubain, les mines restent en place.
Dans les années 1990, la base sert aussi de centre d’accueil pour réfugiés. Plus de 45 000 Haïtiens y transitent.
Des dizaines de milliers de Cubains tentant de fuir l’île y sont également accueillis temporairement.
La base devient alors un espace humanitaire sous contrôle militaire.
Après les attentats du 11 septembre 2001, une nouvelle page s’ouvre. La base abrite un centre de détention destiné à des suspects de terrorisme.
Le vice-président Dick Cheney parle alors d’accueillir « les pires parmi les pires ». Washington qualifie les détenus de combattants illégaux.
Ils ne sont pas considérés comme prisonniers de guerre au sens classique. Les conditions de détention suscitent de vives critiques internationales.
La base, qui a compté jusqu’à 9 500 marins et Marines américains, voit ses effectifs diminuer. En 2011, on recense 881 militaires américains sur le site.
Aujourd’hui encore, Guantánamo demeure un symbole. Symbole d’un accord international toujours juridiquement valide pour Washington.
Symbole aussi d’un contentieux persistant avec La Havane. Depuis la révolution cubaine, le gouvernement cubain réclame la restitution du territoire.
Les États-Unis, eux, maintiennent que le bail de 1903, confirmé en 1934, reste en vigueur. Aucune des deux parties n’a officiellement dénoncé l’accord conjointement.
Plus d’un siècle après sa signature, le traité continue de produire ses effets. Guantánamo incarne ainsi la permanence du droit international face aux ruptures politiques.
Au croisement de l’histoire coloniale, des rivalités idéologiques et de la lutte contre le terrorisme, la base américaine de Guantánamo reste l’un des points géopolitiques les plus sensibles du continent américain.

