Quand Paris renverse son roi en trois jours

Il aura suffi de trois jours d’émeutes pour faire tomber un roi.
Février 1848 marque la fin brutale d’un régime stable et prospère.
Une monarchie bourgeoise renversée malgré la stabilité
Le 22 février 1848, l’opposition républicaine descend dans les rues de Paris. Trois jours plus tard, Louis-Philippe Ier abdique et la Seconde République est proclamée.
Le souverain n’est pas un tyran. Né de la Révolution de 1830, il règne depuis dix-huit ans sur ce que l’on appelle la Monarchie de Juillet.
Contrairement aux caricatures ultérieures, le roi des Français incarne un pouvoir modéré. On le surnomme le « roi-bourgeois ».
Installé aux Tuileries avec la reine Marie-Amélie et leurs enfants, il cultive une image de stabilité familiale et d’ordre social. Son titre même « roi des Français » rompt avec l’ancienne tradition des « rois de France ».
Le régime est constitutionnel. Le roi partage le pouvoir législatif avec deux chambres. Le corps électoral reste censitaire. Environ 250 000 électeurs participent à la vie politique.
Cette limitation nourrit les critiques républicaines. Mais elle garantit aussi une gouvernance stable, portée par la bourgeoisie libérale.
Sous son règne, la France connaît une relative prospérité. Les grandes infrastructures se développent.
Symboliquement, le pouvoir cherche à réconcilier monarchie et héritage révolutionnaire. L’obélisque de Louxor est érigé place de la Concorde en 1836. Les cendres de Napoléon Ier sont rapatriées en 1840. La galerie des Batailles est inaugurée à Versailles.
Sur le plan militaire, la principale campagne est la conquête de l’Algérie. À l’intérieur, le roi échappe à plusieurs attentats, dont celui de Fieschi en 1835.
Cet attentat entraîne un durcissement de la législation sur la presse. Les opposants dénoncent une restriction des libertés.
Les ouvriers, notamment les canuts lyonnais, se soulèvent contre la baisse des salaires. Leurs révoltes sont réprimées. À partir de 1846, une mauvaise récolte provoque une crise alimentaire. Les prix augmentent.
Le mécontentement social progresse. Dans le même temps, le Premier ministre François Guizot refuse d’élargir le suffrage.
Pour les républicains, l’heure de la réforme a sonné. Pour le pouvoir, céder serait ouvrir la porte à l’instabilité.
Les banquets républicains et l’embrasement de février
Interdits de tenir des réunions politiques, les opposants contournent la loi. À partir du 9 juillet 1847, ils organisent des banquets.
On en compte environ soixante-dix au total, à Paris et en province. Ces rassemblements deviennent des tribunes politiques.
Le 22 février 1848, un banquet prévu à Paris est interdit. La contestation éclate. Étudiants et ouvriers manifestent. La garde nationale, composée en partie de petits bourgeois, rejoint le mouvement.
Le 23 février, le roi renvoie François Guizot. Le geste arrive trop tard.
Le soir même, boulevard des Capucines, une fusillade éclate devant le ministère des Affaires étrangères. Une vingtaine de morts sont recensés.
Les corps sont exposés dans les rues. Les barricades se multiplient. La situation échappe au contrôle du pouvoir. Les insurgés prennent l’initiative.
Dans la nuit, Louis-Philippe rappelle Adolphe Thiers. La tentative de sauvetage politique échoue.
Le 24 février, face à l’hostilité d’une partie de la troupe, le roi abdique. Il le fait en faveur de son petit-fils, le comte de Paris.
La régence est confiée à la duchesse d’Orléans. Mais la rue ne veut plus d’arrangement dynastique.
La foule envahit le Palais Bourbon. Un cri s’élève : « À l’Hôtel de Ville ! »
La proclamation de la Seconde République et le choc européen
À l’Hôtel de Ville, un groupe de républicains s’impose. Parmi eux, Alphonse de Lamartine, Ledru-Rollin, Arago, Dupont de l’Eure et Marie.
Dans la nuit du 24 février, ils proclament un gouvernement provisoire. La Seconde République est née.
Un épisode symbolique marque les esprits. Face aux manifestants brandissant le drapeau rouge, Lamartine défend le drapeau tricolore.
Le drapeau rouge, explique-t-il, n’a fait que « le tour du Champ-de-Mars ». Le tricolore, lui, a fait « le tour du monde ».
La rupture est historique. Depuis le couronnement de Clovis en 481, la France vivait sous un régime monarchique, à l’exception des parenthèses révolutionnaires.
En quelques jours, plus d’un millénaire de royauté est balayé. La Monarchie de Juillet disparaît.
L’événement provoque une onde de choc en Europe. À Berlin, Vienne, Munich ou Turin, les souverains concèdent des constitutions.
C’est le « printemps des peuples ». La contagion révolutionnaire traverse le continent.
En France, la IIe République instaure rapidement le suffrage universel masculin. Une rupture majeure dans l’histoire politique nationale.
Mais le nouveau régime reste fragile. Il ne dure que de 1848 à 1851.
L’élection de Louis-Napoléon Bonaparte puis le coup d’État du 2 décembre 1851 y mettent fin. Le Second Empire s’installe en 1852. Pour autant, 1848 marque un point de non-retour. La monarchie ne reviendra plus en France.
La Révolution de 1848 n’a pas l’aura mythique de 1789. Mais elle clôt définitivement le cycle des rois.
Elle illustre aussi une constante française : quand la réforme est refusée, la rue finit par trancher.
En février 1848, ce sont les barricades qui ont écrit l’histoire.

