Mort de Quentin : les liaisons dangereuses entre la Jeune Garde et LFI

TRIBUNE. Après la mort de Quentin Deranque, six hommes ont été mis en examen pour homicide volontaire et un septième pour complicité. La plupart sont connus pour avoir été membres ou proches de la Jeune Garde trois d'entre eux sont collaborateurs du député Raphaël Arnault, rappelle Rodolphe Cart*.
Rodolphe Cart 21/02/2026

Raphaël Arnault, cofondateur de la Jeune Garde et député LFI. AFP / © Bastien Ohier / Hans Lucas
Depuis quelques jours, les preuves du lien entre la Jeune Garde (JG) et La France insoumise (LFI) affluent. Dès l’été 2023, des figures de premier plan de LFI se rendent au camp d’été de la JG, et, un an plus tard, Arnault est investi par le Nouveau Front Populaire (NFP). Le 30 avril 2025, dans un meeting, alors que la JG est menacée d’être dissoute, Jean-Luc Mélenchon appelle tous ses « camarades insoumis à aller se grouper derrière la bannière de la Jeune Garde ». Le leader de la FI a-t-il été la victime des enfants qu’il a adoubés ?
L’antifascisme unitaire de la Jeune Garde
Fondée en 2018, la JG se distingue des mouvements antifascistes dits autonomes qui revendiquent l’illégalisme (cortèges sauvages, attaques des forces de l’ordre, destructions de biens) et la rupture avec les partis et syndicats. Dans son manifeste de lancement, la JG reproche à cette mouvance autonomiste d’avoir « dépopularisé » la lutte antifasciste. Selon l’Observatoire des violences politiques (OVP), l’objectif de la JG est clair : « Démocratiser l’antifascisme au sein de la gauche en nouant des alliances avec les partis, les syndicats et les associations ».
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Il faut recréer une mouvance antifasciste semblable à celle des années 1930, lorsqu’un front commun a uni monde du travail, politique et activisme. La JG doit faire ce pont entre les autonomes et l’antifascisme institutionnel. « Originellement, relève l’OVP, la JG visait à déradicaliser l’antifascisme par le biais de figures publiques et de porte-paroles ambassadeurs d’un antifascisme à visage découvert, menant un combat sérieux et transparent pour mieux populariser la lutte antifasciste et la dépoussiérer. »
Dans un entretien avec le sociologue Ugo Palheta, Raphaël Arnault rappelle que la force du mouvement est de composer avec toutes les chapelles idéologiques de la gauche : « Des antiracistes, des maoïstes, des communistes, des trotskistes, toute la faune et la flore de l’extrême gauche, avec des libertaires aussi. » Dans cette optique de massifier le mouvement, la JG adopte le style « casual » qui casse avec l’ancienne mode redskin (rangers lacets rouges, crête de punk), et se rapproche ainsi de la culture des quartiers populaires et des supporters de football.
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On insiste aussi davantage sur l’islamophobie, les violences policières, la lutte contre le Rassemblement national (RN) et la Palestine, que sur l’anticapitalisme. Un élément demeure : l’utilisation de la violence. « Parallèlement aux opérations de communication, souligne l’OVP. Les militants de la JG fomentaient et revendiquaient des guets-apens d’une rare violence, par ailleurs toujours maquillés en "autodéfense populaire", souvent contre des personnes isolées, au point de choquer les antifas autonomes eux-mêmes. »
Pour l’OVP, il ne fait aucun doute que « Jean-Luc Mélenchon et LFI sont aujourd’hui indéfectiblement liés aux antifas », car « ils manifestent avec, ils contre-manifestent avec, ils les soutiennent et ils les accueillent dans leurs rangs ». LFI fait partie de cet antifascisme institutionnel (partis politiques, médias, associations, syndicats) qui ne vise à lutter, « contre le "fascisme" et l’extrême droite que par l’intermédiaire de slogans, d’interventions médiatiques, de cérémonies officielles et surtout, avec un objectif électoraliste en arrière-fond ».
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Lorsque Mélenchon devient le centre de gravité de la gauche politique en 2017, il tente de mettre la main sur le mouvement social. S’il échoue au départ, « à la faveur de la mise en sommeil du mouvement social et de l’essor de nouvelles organisations antifascistes, de nouveaux liens vont naître entre antifas et Insoumis ». Pendant cette période, pour évincer les anciens du Parti de gauche (PG) et les souverainistes, Mélenchon pratique la « promotion Lénine ».
Certains profils nous rappellent la présentation de l’activisme gauchiste des années 1970
Auteurs de Trotskisme, histoires secrètes - De Lambert à Mélenchon (2024), Laurent Mauduit et Denis Sieffert décrivent cette stratégie : « Assurer la promotion des jeunes au sein du mouvement, de sorte qu’ils soient à tout jamais reconnaissants qu’on leur ait mis le pied à l’étrier ; et écarter les plus expérimentés, qui pourraient un jour devenir des rivaux. » Faire monter en interne des membres de la JG a permis à Mélenchon de se doter d’un bras armé pour épurer son parti mais aussi pour contrôler les mouvements sociaux.
Le début des Années de plomb à la française ?
Malgré la dissolution de la JG, LFI n’a jamais coupé les ponts. Début 2026, Arnault et Mélenchon assistent au lancement du groupe Génération Antifasciste - Éteignons la flamme, dont la continuité avec la JG saute aux yeux - la reconstitution de ligue dissoute semble plus qu’évidente.
Tout le monde a en tête l’élection de 2027, et surtout le possible second tour LFI/RN. Si le parallèle avec les Années de plomb paraît exagéré, il faut se méfier des possibles cellules dormantes (10 000 personnes sont suivies pour leur appartenance à l’ultragauche, dont 3 000 fichées S) et de la contagion aux quartiers populaires.
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En outre, certains profils des interpellés (enfants de la classe moyenne ou petite bourgeoisie) nous rappellent la présentation de l’activisme gauchiste des années 1970 par Pasolini. L’écrivain décrivait ce mouvement non comme une insurrection populaire, mais comme une lutte intestine à la bourgeoisie contre les structures dites « réactionnaires ». Or, on le sait, si LFI prétend représenter les classes populaires, elle est surtout composée de catégories dites « supérieures » et intellectuelles. Sébastien Lapaque écrit : « Le conflit LFI/PS n’est pas une opposition entre le peuple et la bourgeoisie, mais une scission interne de la classe intellectuelle française. En transposant la grille de lecture pasolinienne à la France de 2026, on comprend bien que la fracture entre LFI (la bourgeoisie progressiste de rupture) et le PS (la bourgeoisie progressiste d’intégration) ne relève pas d’une divergence de programmes, mais d’une véritable guerre civile de classe au sein de la sphère "éclairée" ».
Le journaliste insiste alors sur cette volonté pour LFI de former un « Front rouge », symbole de la gauche de rupture qu’elle entend représenter contre les partis sociaux-démocrates et la « menace fasciste ». Avec une montée en tension jusqu’aux présidentielles, on image à quel point la moindre étincelle pourrait provoquer des incidents d’ampleur. En protégeant - pour combien de temps ? – le député Arnault, Mélenchon et la FI assument clairement cette possibilité.
*Rodolphe Cart est journaliste indépendant et auteur de Mélenchon, le bruit et la fureur : Portraits d’un révolutionnaire (La Nouvelle Librairie, 2025).

