Filière chanvre : opportunité ou pari risqué ?

La Nouvelle-Calédonie cherche un nouveau souffle économique. Mais peut-elle miser sur le chanvre sans fragiliser ses priorités stratégiques ?
Un pari agricole dans un contexte de récession historique
Le 20 février 2026, le CESE-NC a rendu son avis n°02/2026. Adopté à l’unanimité en commission (34 voix pour, 0 contre, 0 abstentions), il émet un avis favorable… mais assorti de huit recommandations majeures.
Le plan stratégique vise à positionner la Nouvelle-Calédonie comme territoire pionnier du chanvre tropical dans le Pacifique d’ici 2030.
Objectif : produire localement des matériaux biosourcés pour le bâtiment, des huiles et protéines végétales, ainsi que des semences adaptées au climat océanien.
Le document rappelle que le chanvre industriel concerne des variétés de cannabis dont le taux de THC est inférieur ou égal à 0,3 %. Il ne s’agit donc pas de légaliser le cannabis récréatif, mais de structurer une production agricole encadrée.
Le plan s’articule autour de six objectifs :
– sécuriser le cadre légal et sanitaire ;
– structurer la production ;
– installer l’outil de transformation ;
– organiser la filière sous contrat ;
– valoriser le CBD et le CBG à usage médical ;
– renforcer la prévention contre les addictions.
Sur le papier, l’ambition est claire. Mais le CESE-NC pointe des fragilités structurelles.
Il regrette notamment l’absence d’étude d’impact complète, alors même qu’une délibération de septembre 2025 impose désormais ce type d’analyse pour les textes déposés au Congrès.
Car à ce stade, les études menées entre 2023 et 2024 ne suffisent pas à garantir un modèle robuste.
Études insuffisantes, gouvernance floue et priorité à l’eau
Le CESE-NC souligne que les essais menés à Nessadiou n’ont pas donné les résultats escomptés. Des adaptations variétales et techniques sont encore nécessaires.
Autre point crucial : le foncier.
La filière pourrait nécessiter jusqu’à 758 hectares à l’horizon de la vingtième année. Dans un territoire où la ressource en terres agricoles et en eau est stratégique, la question n’est pas secondaire.
Le plan prévoit un réseau multisites avec irrigation et sécurisation climatique. Or, la gestion de l’eau est un enjeu vital.
Le CESE-NC rappelle que les infrastructures hydrauliques financées par la puissance publique doivent prioritairement bénéficier aux filières nourricières, garantes de la souveraineté alimentaire.
Il met en exergue les observations de la CAP-NC, qui alerte sur le risque d’allouer eau et ingénierie publique à une filière dont l’intérêt collectif reste à démontrer.
La gouvernance pose également question. Le comité de pilotage envisagé n’intègre ni les provinces, ni formellement les agriculteurs. Pour une filière agricole, l’absence des producteurs dans l’organe décisionnel interroge.
Dans un contexte budgétaire contraint, le CESE-NC appelle aussi à la prudence fiscale.
Le plan prévoit des avantages fiscaux et sociaux pour cinq ans. Mais l’allocation des deniers publics doit cibler en priorité les projets à fort levier de croissance et d’emploi.
CBD médical : encadrement strict et vigilance absolue
Le plan stratégique prévoit la valorisation progressive du CBD et du CBG à usage thérapeutique, avec la création d’un comité scientifique « Chanvre Médical NC ». Le texte distingue clairement usage médical et usage récréatif. La production orientée vers le CBD devra s’appuyer sur des parcelles strictement sécurisées et contrôlées.
En conclusion, le CESE-NC encourage l’exploration de nouvelles filières, mais rappelle qu’il est difficile de présenter le chanvre légal comme alternative crédible à la production illégale de cannabis.
Le message est clair : diversifier, oui. Investir sans étude solide, non.
Dans une Nouvelle-Calédonie fragilisée par une récession historique, la priorité demeure la souveraineté économique, la maîtrise des finances publiques et la protection des ressources stratégiques.
Le chanvre peut devenir un levier. À condition d’être structuré, encadré et intégré à une vision cohérente de redressement productif.
Le pari est agricole. Il devra surtout être rationnel.

