Nouville : un corbillard vandalisé

Il est environ 18 h 30, ce jeudi, à la résidence Le Serra, à Nouville. Un véhicule stationné là est pris pour cible. Vitres brisées, carrosserie dégradée. Un acte volontaire, gratuit, comme il s'en produit trop souvent à Nouméa.
Sauf que ce véhicule n'est pas un utilitaire comme les autres. C'est un véhicule de pompes funèbres. Celui de l'entreprise Pompes Funèbres Nord, qui s'en sert chaque jour pour accompagner des familles endeuillées, dans ce que la vie a de plus difficile.
On peut voler par besoin. On peut dégrader par colère. Mais s'en prendre à un corbillard, c'est autre chose. C'est toucher à l'outil qui transporte nos morts, et par ricochet, au dernier respect qu'on leur doit.
Un jeune entrepreneur face aux vitres brisées
Derrière l'entreprise, il y a un homme. Un jeune entrepreneur qui, dit-il, se bat chaque jour « pour développer son entreprise, créer de l'activité et apporter un service essentiel à la population », dans une conjoncture économique que personne, en Nouvelle-Calédonie, n'a besoin qu'on lui décrive.
« Derrière cet acte, il n'y a pas seulement des vitres brisées », explique-t-il. « Il y a des coûts importants, des perturbations dans notre activité et un profond manque de respect envers un service qui accompagne les familles dans leur deuil. »
Les coûts, ce sont des réparations qu'aucune petite entreprise calédonienne n'absorbe facilement en 2026. Les perturbations, ce sont des obsèques à assurer, des familles qui attendent, un planning qui ne connaît pas de pause : on ne reporte pas un enterrement comme on reporte un chantier.
Et le manque de respect, lui, ne se chiffre pas.
« Je ne reconnais plus ma Calédonie »
Dans le long message qu'il a publié, le gérant ne se contente pas de constater les dégâts. Il pose une question qui déborde largement le parking de la résidence Le Serra.
« Je ne reconnais plus ma Calédonie », écrit-il. « Celle où le respect, l'entraide et les valeurs humaines étaient au cœur de notre quotidien. Aujourd'hui, voir des personnes s'en prendre gratuitement à l'outil de travail de ceux qui se battent pour faire vivre le pays est profondément décourageant. »
La phrase pourrait être signée par des dizaines d'autres : le commerçant dont la vitrine a été fracassée, l'artisan dont le camion a brûlé, le rouleur dont l'engin a été caillassé. Depuis deux ans, ils sont nombreux à faire le même constat, chacun dans son coin, chacun devant ses dégâts.
Il y aura toujours, dit-il, « une minorité de personnes qui préfère casser, dégrader et détruire plutôt que construire ». C'est vrai. Mais la vraie question n'est pas celle de la minorité qui casse. C'est celle de ce que la majorité accepte, tolère, ou finit par considérer comme normal.
La question posée au pays
Car le gérant termine par une interrogation qui mérite mieux qu'un défilement de fil d'actualité. « Quel avenir voulons-nous pour la Nouvelle-Calédonie ? Un pays où ceux qui entreprennent, travaillent et créent des emplois sont découragés, ou un pays où le respect, la solidarité et le travail sont enfin valorisés ? »
Dégrader l'outil de travail d'une entreprise locale, ce n'est pas s'attaquer à une abstraction. C'est pénaliser des femmes et des hommes qui rendent un service dont personne, littéralement personne, ne peut se passer. Un pays peut vivre sans beaucoup de choses. Pas sans ceux qui accompagnent ses morts.
Malgré tout, l'entreprise l'assure : elle ne baissera pas les bras. « Nous avons choisi de construire, de travailler et de servir notre communauté, et ce n'est pas un acte de vandalisme qui nous fera renoncer à nos valeurs. » Le gérant remercie au passage les nombreuses personnes qui lui ont témoigné leur soutien depuis les faits.
Reste cette image, qui dit quelque chose de l'époque : un corbillard aux vitres brisées, sur un parking de Nouville. Et un pays qui ferait bien, comme l'y invite son propriétaire, de se demander ce qu'il veut construire, et ce qu'il continue de laisser détruire.

