Défense : les dessous du grand rapprochement entre la France et le Danemark

Résumé IA
Face aux tensions géostratégiques, notamment les velléités de Trump sur le Groenland, la France resserre ses liens avec le Danemark. La ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo, se rend ce mardi à Copenhague pour renforcer le partenariat stratégique signé en 2025.
EXCLUSIF. Velléités de Trump sur le Groenland, attaques hybrides russes… Dans un contexte géostratégique tendu, Paris resserre ses liens avec Copenhague, où la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo s’est rendue ce mardi. Le JDD vous raconte les coulisses de cette nouvelle entente.
Nicolas Cuoco 23/09/2026

L’A400M Atlas a réalisé un atterrissage dans le fjord de Kap Harald Moltke, au nord du Groenland, en mars dernier. © Ministère des Armées
Au début de l’année 2026, deux F-35 danois et un A330 MRTT français ont effectué une mission conjointe au-dessus du Groenland : ravitaillement en vol, vol à longue distance et entraînement dans des conditions arctiques. Quelques semaines plus tard, au mois d’avril, un A400M tricolore a également opéré au Groenland, assurant notamment l’acheminement de carburant et de fret vers la Station Nord, située à l’extrême nord-est du territoire, dans une zone isolée aux conditions climatiques particulièrement exigeantes. « Cette mission contribue directement à la formation des équipages, notamment aux opérations en conditions de grand froid et sur terrain sommaire », expliquait à l’époque le ministère des Armées.
À lire aussi«Sans budget, nos armées prendront du retard» : la ministre Catherine Vautrin sonne l'alarme
Si les exercices militaires entre les deux pays européens s’enchaînent, les liens politiques se renforcent aussi avec notamment la venue d’Alice Rufo ce mardi 22 septembre à Copenhague. Une visite éclair d’une journée (la deuxième en quelques mois) pour rencontrer son homologue et renforcer le partenariat stratégique signé entre les deux pays en avril 2025. « Les Danois ont un enjeu de souveraineté, et cela s’est matérialisé au début de l’année sur la question du Groenland. Nous avons répondu présents, nous avons envoyé des forces et continuons de le faire, c’est le cas dans le cadre de la mission PÉGASE par exemple et à laquelle j’étais présente à son lancement », rappelle, sous le ciel bleu de Copenhague, la ministre déléguée aux Armées au JDD.
Une présence qui permet de réaffirmer le soutien français, alors que la capitale mondiale du vélo semble avoir connu une prise de conscience collective avec le déclenchement de la guerre en Ukraine. « En 2022, les Danois votent notamment lors d’un référendum pour mettre fin à leur exemption à la politique de défense de l’UE », souligne une source diplomatique. Un déclic qui va pousser le royaume scandinave a porté son effort de défense à 3 % de son PIB en 2026 et qui lui permet d’être l’un des plus gros contributeurs à l’aide à Kiev. « L’invasion russe a probablement contribué à leur faire prendre conscience qu’il pouvait être utile de se rapprocher davantage des partenaires européens en période de crise », détaille encore un diplomate.
Vers un contrat de quatre frégates ?
Au Danemark, l’ombre de Poutine plane et la menace occupe une grande place dans l’actualité. Le 14 septembre, une frégate russe a tiré des fusées éclairantes à proximité d’un hélicoptère militaire danois en mer Baltique, provoquant une vive tension diplomatique entre Copenhague et Moscou. L’épisode intervient après que le Service de sécurité et de renseignement danois (PET) a officiellement révélé, début septembre, avoir déjoué des projets de sabotage du Kremlin. Dans ce contexte, le pays se réarme et envisage de plus en plus l’achat d’armes européennes. « C’est un pays qui, initialement, était très atlantiste en matière de défense. Mais, face à la guerre en Ukraine et à l’instabilité dans les relations transatlantiques, il s’est rapproché de la position française, qui met davantage l’accent sur la souveraineté européenne », explique Alice Rufo qui profite de sa vite à Copenhague pour rendre visite à l’équipage du Flamant, un navire de la Marine nationale en mission en mer du Nord.
Parmi les matériels « made in France » acquis par le ministère danois de la Défense figure une dizaine de VL MICA, comprenant radars, postes de contrôle, lanceurs et missiles, construits par MBDA pour assurer la défense aérienne permanente. Plus significatif encore : en septembre 2025, le Danemark a choisi le SAMP/T NG franco-italien pour sa défense aérienne longue portée. Une acquisition politiquement importante, car le système était notamment en compétition avec le Patriot américain. « Cela crée une dynamique positive avec une interdépendance de long terme en matière de formation, missiles, maintenance, soutien et défense aérienne », analyse un expert, alors que la France espère également boucler d’ici la fin de l’année un contrat portant sur quatre frégates de défense et d’intervention de Naval Group.
La crise groenlandaise pourrait entrer dans une nouvelle phase
Le rapprochement industriel entre Paris et Copenhague s’inscrit également dans un contexte où le plus ancien des alliés du Vieux continent menace frontalement les intérêts européens avec son appétit pour le Groenland. « Il nous le faut », avait averti Donald Trump en mars 2025, alors que ce territoire autonome du Royaume du Danemark est riche en terres rares. Début 2026, la menace prend forme lorsqu’il affirme que les États-Unis doivent posséder l’île et qu’ils le feront « par la manière douce ou par la manière forte ». Des déclarations qui ont constitué « un véritable choc », selon un diplomate, qui rappelle les liens historiques entre les deux pays et souligne que « beaucoup de militaires et d’officiers supérieurs danois ont été formés aux États-Unis ».
Au-delà des invectives, JD Vance a également mis en cause les capacités militaires danoises. Des critiques jugées injustes alors qu’en Afghanistan, les Danois avaient fait figure de bons élèves parmi les pays de l’Otan, en étant engagés dans des zones difficiles et en subissant des pertes importantes au regard du contingent déployé. « Ce manque de reconnaissance, ou ce déni de reconnaissance des services qui avaient pu être rendus, a été très mal perçu. Il y a donc eu un gros choc vis-à-vis des Américains. Avant, la question ne se posait même pas », souligne un diplomate.
À lire aussiSentinelle, chiens, Rafale : la visite sous haute protection militaire de Léon XIV en France
À un moment où les Danois ne savaient pas nécessairement où trouver du soutien alors qu’ils étaient dans une situation compliquée avec les États-Unis, plusieurs États européens ont répondu présents. Dans ce contexte, la France a effectivement pu « marquer des points », reconnaît Alice Rufo. Tandis que Paris défend depuis longtemps l’idée que l’Europe doit être capable de se défendre davantage par elle-même, la ministre déléguée poursuit : « Dans les entretiens que j’ai menés au ministère de la Défense danois, c’est quelque chose qui revient. Il y a des remerciements de la part de nos interlocuteurs pour le soutien que la France leur a apporté, ça compte. » Cette reconnaissance intervient après le déplacement d’Emmanuel Macron au Groenland en juin 2025, le renforcement de la présence militaire française dans l’Arctique, la multiplication des exercices avec les forces danoises, la volonté de Copenhague de rejoindre la dissuasion nucléaire avancée ainsi que l’ouverture d’une présence diplomatique française à Nuuk.
Mais, depuis ce mardi 22 septembre, la crise groenlandaise pourrait entrer dans une nouvelle phase. En marge de l’Assemblée générale de l’ONU, Donald Trump a signé avec Mette Frederiksen et Jens-Frederik Nielsen un accord qui renforce l’empreinte militaire américaine sur l’île, avec deux nouveaux sites à Narsarsuaq et Mestersvig. Loin toutefois de la prise de contrôle un temps brandie par Washington : Copenhague et Nuuk conservent leur souveraineté et leur feu vert reste indispensable. Reste à savoir si l’accord conclu referme la parenthèse de la crise avec Washington et permet un retour à la relation privilégiée qui unissait traditionnellement le Danemark et les États-Unis. Début de réponse : au point culminant de la crise entre les deux pays, en avril dernier, Copenhague a bien acquis 16 aéronefs supplémentaires de Lockheed Martin.



