Ce centenaire que Paris a snobé

Résumé IA
Le 24 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes proclame la souveraineté française à Balade, faisant de la Nouvelle-Calédonie un territoire français. Le centenaire de 1953 mobilise toutes les communautés du Caillou lors d'immenses défilés, tandis que la presse parisienne, à quelques exceptions près,ignore largement l'événement.
Soixante-treize ans avant la date anniversaire de ce jeudi, Nouméa vivait l'une des plus grandes fêtes de son histoire.
Un siècle de drapeau tricolore, célébré par toutes les communautés, dans la fierté et sans complexe.
Balade, 24 septembre 1853 : l'acte fondateur
Tout commence au bout de la Grande Terre.
Le 24 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes, agissant au nom de Napoléon III, fait monter les couleurs françaises à la mission de Balade, à l'extrémité nord-est de la Grande Terre. Ce jour-là, la Nouvelle-Calédonie devient française.
La scène n'a rien d'une improvisation. La cérémonie officielle se tient devant les missionnaires et les chefs locaux, puis elle est renouvelée à l'île des Pins le 29 septembre, où le chef Vendegou appose sa signature sur l'acte.
Le lieu lui-même est chargé d'histoire. Quand la souveraineté française y est proclamée, cela fait exactement soixante-dix-neuf ans et vingt jours que James Cook a accosté au même endroit. Les Britanniques, installés en Nouvelle-Galles du Sud à 1 500 kilomètres de là, n'avaient pas saisi leur chance. La France, si.
L'homme de Balade mérite qu'on s'y arrête. Né en 1796 au Vauclin, en Martinique, entré à l'école navale de Brest en 1811, Auguste Febvrier-Despointes devient le premier commandant de la Nouvelle-Calédonie, avant de combattre pendant la guerre de Crimée, notamment au siège de Petropavlovsk. Tombé malade, il meurt à bord de son navire en 1855.
Un marin ultramarin, au service du pays, jusqu'au bout.
À son départ, il confie la jeune colonie à l'un de ses officiers, le capitaine de vaisseau Tardy de Montravel. Une page s'ouvre. Elle ne se refermera pas.
1953, l'année où tout un territoire a défilé
La date n'a pas attendu un siècle pour être fêtée. Le 24-Septembre est célébré pour la première fois en 1871, puis le cinquantenaire de 1903 anime le cœur de Nouméa avec fantasia arabe, défilé culturel, jeux et bal populaire.
Mais rien n'égale 1953.
En septembre de cette année-là, la population du Territoire tout entière est mobilisée pour le Centenaire de la présence française, à travers d'immenses défilés. Les festivités restent dans les mémoires : les provinces défilent avec leurs chars, un spectacle réunit six mille spectateurs, des joutes nautiques animent le plan d'eau, et surtout, toutes les communautés participent.
Toutes. Le détail compte.
Le centenaire laisse aussi des objets, témoins d'une fierté assumée. Une médaille commémorative, gravée par R.B. Baron et frappée à Paris en 1953, montre un cagou aux ailes déployées sur une face ; sur l'autre, une carte en relief du pays surmontée de la mention « Balade 24 septembre 1853 », dans un encadrement qui évoque des fleurs de niaouli. Le musée de Nouvelle-Calédonie l'a acquise en 2020 pour sa nouvelle exposition permanente.
La philatélie suit. La série de timbres du centenaire honore quatre figures : l'amiral d'Entrecasteaux, Monseigneur Douarre, l'amiral Dumont d'Urville et l'amiral Febvrier-Despointes.
Paris s'en mêle, à sa manière. Le Musée de la France d'Outre-mer accueille, de décembre 1953 à février 1954, une Exposition du Centenaire de la Nouvelle-Calédonie, avec une section historique fondée sur des archives et des documents iconographiques. On y montre même la lettre de Febvrier-Despointes au ministre relatant la prise de possession, rédigée à l'encre sépia sur papier mauve et presque impossible à lire.
Les savants aussi rendent hommage : le Journal de la Société des Océanistes consacre en 1953 une longue chronologie calédonienne, de la découverte de l'île jusqu'au cinquantenaire de 1903.
Une fierté locale, une indifférence parisienne
Voilà le paradoxe de 1953. Le Caillou célèbre la France avec ferveur. Une partie de la presse nationale, elle, regarde ailleurs.
Le Figaro se contente de onze lignes en petits caractères, sans titre, le 22 septembre ; l'Aurore et Paris-Presse n'y consacrent que neuf lignes ; Le Monde n'offre ni article de fond, ni chronique. Seule exception notable : La Croix publie un article signé le 20 septembre.
Et puis il y a l'Humanité. Le quotidien communiste titre le 24 septembre sur « Cent ans de crimes et de pillages colonisateurs ». La repentance avait déjà ses éditorialistes.
La France des régions, elle, se montre bien plus curieuse. Nord-Éclair, à Lille, publie une série d'articles documentés et illustrés signés Jean Demarcq début septembre 1953, et la Dépêche du Midi titre « La France dans le Pacifique » le 5 octobre.
1953, c'est aussi une année politique charnière. L'Union calédonienne voit le jour cette année-là, rassemblant Kanak et « Européens de brousse » sous la devise « Deux couleurs, un seul peuple ». À Nouméa, Roger Laroque, farouche adversaire de l'indépendance, succède à Henri Sautot à la mairie après les élections de 1953. Il y restera plus de trente ans.
Le 24-Septembre, lui, a changé de visage. Instituée comme fête en 1953, l'année du centenaire, la date est vécue par une partie des Kanak comme une journée de deuil. Pour le 150e anniversaire, en 2003, le 24 septembre est déclaré journée de la citoyenneté sous l'impulsion du comité 150 ans après, puis devient en 2004 la Fête de la citoyenneté, à l'initiative de Déwé Gorodey, alors membre du gouvernement.
Ce jeudi, la Nouvelle-Calédonie marquera les 173 ans de Balade.
Les images de 1953 rappellent une vérité simple, que certains préfèrent oublier : cette date fut d'abord une fête populaire, partagée par toutes les communautés, et fière d'être française.
(Crédit photo : https://www.albert-videt.eu/photographie/carnet-de-route/nouvelle-caledonie_11-2004/nouvelle-caledonie_11-2004_180.php)



