Changer de regard sur les Outre-mer, c’est d’abord refuser la rhétorique de l’assistanat qui les enferme depuis des décennies.
Changer de logiciel, c’est assumer que la France dispose, avec ses territoires ultramarins, d’un levier stratégique majeur, encore trop souvent sous-exploité.
Des territoires trop longtemps enfermés dans une vision compassionnelle
Dans une tribune publiée dans Les Échos le mercredi 7 janvier 2026, plusieurs experts et responsables économiques appellent à une rupture nette avec la lecture dominante des Outre-mer. Leur constat est sévère mais lucide : ces territoires restent perçus, dans le débat public national, comme fragiles, coûteux et structurellement à part.
Cette vision héritée nourrit des politiques publiques essentiellement compensatoires, où l’urgence sociale prend systématiquement le pas sur la stratégie économique.
Cette approche n’est pas neutre. Elle installe une opposition artificielle entre protection des consommateurs et développement des entreprises, comme si la création de richesse était suspecte dès lors qu’elle se déploie outre-mer. Résultat : une accumulation de dispositifs correctifs, souvent bien intentionnés, mais rarement efficaces sur le long terme.
Les signataires de la tribune refusent cette logique. Pour eux, les Outre-mer ne sont pas des territoires à handicap, mais des territoires de solutions, porteurs d’atouts considérables : deuxième domaine maritime mondial, biodiversité exceptionnelle, positions géostratégiques clés dans l’Indopacifique, les Caraïbes ou l’Atlantique Sud. Des réalités que le débat parisien continue trop souvent d’ignorer.
Le vrai problème : des modèles inadaptés, pas un excès de règles
Contrairement à un discours répandu, les Outre-mer ne souffrent pas d’un excès de régulation en tant que tel. Le cœur du problème est ailleurs : l’inadéquation des modèles économiques et institutionnels appliqués à des marchés de petite taille, concentrés et structurellement contraints.
Appliquer mécaniquement des dispositifs conçus pour de grands marchés continentaux à des économies insulaires relève d’une illusion technocratique. Les règles existent, mais elles ne sont ni proportionnées ni adaptées aux réalités locales. Ce décalage produit des effets pervers : rigidités, inefficacités et parfois même renforcement des situations de rente que ces politiques prétendent combattre.
Parmi les signataires figurent des universitaires, des spécialistes de la concurrence et des responsables institutionnels, réunis au sein de l’Institute for Small Markets in Law & Economics (Isle), collectif formalisé à Tahiti. Leur expérience de terrain, notamment lors du séminaire sur la vie chère à Tarahoi en mars 2025 ou du colloque sénatorial de décembre, nourrit une analyse éloignée des postures idéologiques.
Leur message est clair : le débat ne doit plus opposer régulation et développement, mais s’interroger sur la qualité de la régulation et sa capacité à produire des effets mesurables dans des contextes économiques spécifiques.
Faire des Outre-mer des laboratoires avancés de l’action publique
La tribune propose un renversement de perspective ambitieux : considérer les Outre-mer comme des espaces d’expérimentation uniques, capables de produire des enseignements utiles à l’ensemble du pays. Dans ces territoires, les décisions publiques génèrent des effets rapides, observables et mesurables, précisément en raison de la taille des marchés et de la concentration des acteurs.
Encore faut-il lever plusieurs angles morts persistants. Le manque de données statistiques fiables freine l’analyse économique et l’évaluation des politiques publiques. Une gouvernance trop éclatée complique la coordination des acteurs. La prise en compte du bassin régional depuis l’Hexagone reste largement insuffisante, alors même que l’insertion régionale constitue un levier majeur de développement.
Enfin, l’illusion de solutions uniformes continue de guider l’action publique. Or une régulation proportionnée, fondée sur l’expérimentation, l’évaluation et l’adaptation, suppose d’accepter la différenciation territoriale sans y voir une menace pour l’unité républicaine.
C’est ici que la tribune assume une position profondément politique : loin d’affaiblir la République, cette approche pourrait au contraire nourrir l’évolution des politiques publiques en métropole, en testant de nouveaux outils dans des contextes maîtrisés.
Changer de logiciel pour les Outre-mer, ce n’est donc ni un renoncement ni un privilège. C’est un choix stratégique, rationnel et profondément pro-France, qui refuse la victimisation et mise sur la responsabilité, l’innovation et la confiance dans les territoires.


















