Gomès, l’homme qui veut encore peser

Il y a des responsables publics qui, après une condamnation ou un échec majeur, choisissent la discrétion.
Il y a ceux qui reconnaissent que le temps d’une génération s’achève. Et il y a Philippe Gomès, ancien député, leader de Calédonie ensemble, qui refuse visiblement de raccrocher.
Plus d’un mois après la signature de l’accord complémentaire Élysée-Oudinot, le 16 janvier à Paris, l’ancien élu est sorti de sa réserve dans un long communiqué diffusé le 22 février.
Il y justifie son retrait des négociations et son refus de signer le texte, contrairement à son collègue Philippe Dunoyer.
Un retour offensif qui interroge.
Un retrait stratégique ou un aveu d’échec ?
Dans son communiqué, Philippe Gomès affirme que la tentative du président Emmanuel Macron de conforter l’accord de Bougival était « vouée à l’échec ».
Il dénonce l’absence de « compléments attendus » et fustige ce qu’il qualifie d’« hyper-provincialisation », qu’il présente comme un prélude à la partition du pays.
Selon lui, l’accord complémentaire aurait intégré, par « une porte dérobée », des dispositions via la loi organique.
Il accuse également Les Loyalistes et certains députés d’Ensemble pour la République d’avoir exercé une pression sur l’État début janvier, lors de leur déplacement en Nouvelle-Calédonie.
Une stratégie « menaçante et jusqu’au-boutiste » qui aurait, selon ses termes, « fait plier l’État ».
Il va plus loin : « Les Loyalistes croyaient sauver Bougival par Élysée-Oudinot ; ils l’ont enterré. »
Mais cette posture soulève une question simple : peut-on se retirer d’une négociation majeure, refuser de signer un texte, puis prétendre en incarner la lucidité ?
En politique, la responsabilité implique aussi d’assumer les compromis. Or, Philippe Gomès a choisi de ne pas apposer sa signature. Et il a été évincé des discussions.
Une impasse parlementaire… et personnelle
L’ancien député estime que le projet de réforme constitutionnelle est aujourd’hui condamné.
Il évoque les réserves du Parti socialiste, du MoDem et des Républicains, et souligne l’absence probable de majorité des trois cinquièmes au Congrès de Versailles.
Bougival, lesté d’Élysée-Oudinot, constitue une impasse parlementaire et une impasse politique, écrit-il.
Mais derrière l’argument institutionnel se dessine une réalité plus personnelle.
Philippe Gomès a été démis de ses fonctions début décembre à la suite de sa condamnation dans une affaire d’emplois fictifs.
Un épisode judiciaire qui a profondément marqué son parcours.
Dans toute démocratie mature, une condamnation pénale crée un précédent politique.
Elle interroge la légitimité morale d’un responsable public à donner des leçons de méthode et de stratégie.
Peut-on dénoncer une « impasse politique » sans regarder sa propre responsabilité dans l’usure du système ?
Depuis plus de quinze ans, Philippe Gomès est au cœur des équilibres institutionnels calédoniens.
Intelligent, travailleur, fin connaisseur des dossiers : ses adversaires eux-mêmes le reconnaissent.
Mais l’intelligence ne suffit pas à garantir la justesse d’une ligne.
À force de postures successives, de ruptures, de recompositions, certains électeurs voient en lui non plus un architecte, mais un facteur d’instabilité.
L’État pour cible, la France en accusation
Dans son communiqué, Philippe Gomès met directement en cause l’État.
Il cite Sébastien Lecornu, Gérald Darmanin, Naïma Moutchou et accuse finalement Emmanuel Macron d’avoir « sonné le glas » de l’accord de Bougival.
Une mise en accusation frontale de la puissance publique.
Il reproche notamment le maintien du troisième référendum malgré le boycott du FLNKS, l’échec du dégel du corps électoral et la méthode employée pour parvenir à l’accord complémentaire.
Mais cette rhétorique pose un problème politique majeur. À force de désigner Paris comme responsable de tous les blocages, ne contribue-t-on pas à fragiliser davantage le lien avec la République ?
La Nouvelle-Calédonie traverse une période de tensions profondes. Les violences de 2024 ont laissé des cicatrices. La stabilité institutionnelle reste fragile.
Dans ce contexte, agiter le spectre d’un retour des « évènements » si la réforme aboutit – ou échoue – revient à installer l’idée d’une menace permanente.
Or, la responsabilité d’un dirigeant, surtout dans un territoire marqué par l’histoire, est d’apaiser, pas de dramatiser.
Philippe Gomès affirme qu’il faut « tourner cette page peu glorieuse » et reprendre les discussions.
Il rappelle les travaux menés sous l’autorité de Manuel Valls entre février et juillet 2025, les propositions de Deva, puis l’accord de Bougival.
Mais tourner la page suppose parfois de laisser d’autres l’écrire.
La Nouvelle-Calédonie aspire à une classe politique exemplaire. À des responsables capables d’assumer leurs erreurs. À des figures qui savent partir quand le moment est venu.
Le débat institutionnel mérite mieux que des règlements de comptes. Il exige constance, loyauté envers la France et respect des institutions.
Philippe Gomès se voit peut-être en vigie lucide d’un processus mal engagé.
Ses détracteurs y voient un homme incapable de reconnaître que son temps politique touche à sa fin.
L’histoire tranchera. Mais une chose est certaine : dans une démocratie vivante, personne n’est indispensable.

