La figure du père est-elle devenue indésirable ?

Je prends la plume parce qu’un malaise diffus traverse notre époque et que j’ai le sentiment qu’il n’est que trop rarement formulé clairement. Il ne s’agit pas d’un débat marginal ni d’une querelle idéologique passagère, mais d’un basculement culturel plus profond : la place du père dans notre société semble se réduire, se fragiliser, parfois même devenir suspecte. Ce constat n’est pas une posture de nostalgique ni une crispation identitaire. C’est l’observation d’un mouvement qui, lentement mais sûrement, redéfinit les fondations mêmes de la cellule familiale.
J’adhère à une théorie qui peut déranger, mais qui mérite d’être discutée : affaiblir la figure paternelle n’est pas un accident, c’est une conséquence logique d’une transformation idéologique qui considère l’autorité masculine traditionnelle comme intrinsèquement problématique. À force de déconstruire, on finit par ne plus savoir ce que l’on construit. À force de dénoncer les excès réels du passé, on finit par jeter l’ensemble du modèle aux orties, y compris ce qu’il avait de structurant et d’essentiel.
Un père n’est pas seulement un géniteur ni un pourvoyeur de ressources. Il est un repère, un cadre, une limite, une transmission. Il incarne une stabilité dont les enfants ont besoin pour se situer, pour se confronter au réel, pour comprendre que la liberté ne s’exerce pas sans responsabilité. Lorsque cette figure se délite, ce n’est pas seulement l’homme qui vacille, c’est l’équilibre même du foyer qui se modifie. Or nous semblons collectivement accepter cette évolution comme si elle allait de soi, comme si la disparition progressive du modèle paternel traditionnel constituait un progrès indiscutable.
Je ne nie pas les dérives du patriarcat ni les injustices qui ont existé. Mais je refuse l’idée selon laquelle toute autorité paternelle serait, par nature, suspecte. La rhétorique contemporaine tend à associer masculinité et domination, cadre et oppression, fermeté et violence symbolique. Ce glissement sémantique produit un effet concret : de nombreux hommes hésitent désormais à affirmer leur rôle, craignant d’être perçus comme autoritaires ou archaïques. On leur demande d’être présents, mais pas trop structurants ; engagés, mais pas directifs ; protecteurs, mais jamais incarnations d’une autorité visible.
Dans ce contexte, les séparations conflictuelles et les décisions judiciaires douloureuses alimentent un sentiment de dépossession chez certains pères qui estiment avoir été relégués à un rôle périphérique. Cette perception, qu’on la partage ou non, existe. Elle nourrit une souffrance silencieuse que les statistiques sur le mal-être masculin viennent régulièrement rappeler. Les hommes demeurent largement majoritaires parmi les victimes de suicide, et pourtant leur détresse est souvent abordée avec gêne, comme si elle ne cadrait pas avec le récit dominant d’une masculinité privilégiée.
Je m’interroge également sur la hiérarchie symbolique de nos combats contemporains. Nous valorisons, à juste titre, l’expression des identités individuelles, la reconnaissance des différences, l’affirmation des choix personnels. Mais pourquoi la fierté d’être père, d’assumer un rôle structurant au sein d’une famille, semble-t-elle moins audible que d’autres formes d’affirmation de soi ? Pourquoi l’engagement familial stable serait-il perçu comme banal, voire rétrograde, quand d’autres engagements sont célébrés comme des conquêtes sociétales ?
Je ne plaide pas pour un retour à un ordre ancien ni pour la domination d’un sexe sur l’autre. Je plaide pour la reconnaissance d’une évidence anthropologique : aucune société ne tient durablement sans figures de transmission solides. Or le père, qu’on le veuille ou non, demeure l’une de ces figures structurantes. Le délégitimer symboliquement revient à fragiliser l’architecture familiale tout entière.
Il ne s’agit pas d’opposer les sexes ni de nier les avancées en matière d’égalité. Il s’agit de refuser une logique d’effacement. L’égalité ne suppose pas la disparition de la différence, encore moins l’effacement d’un rôle essentiel. Une société mature devrait être capable de défendre les droits des femmes tout en valorisant pleinement la place des pères, sans tomber dans la caricature ni la revanche idéologique.
Je persiste à croire que la solidité d’une civilisation repose sur la qualité de ses transmissions. Or un père engagé, présent, assumant son autorité avec mesure et responsabilité, n’est pas une menace pour le progrès ; il en est une condition. Si nous cessons de reconnaître cette réalité, nous risquons de produire des générations privées de repères stables et d’ancrages durables.
Ce débat mérite mieux que des slogans. Il mérite une réflexion collective, dépassionnée, sur ce que nous voulons transmettre et sur la place que nous accordons à ceux qui, silencieusement, continuent d’assumer ce rôle fondamental.
John ML
