Lettre d’un Calédonien, un sans dent…
Madame, Monsieur,
Cette semaine s’annonce, une fois de plus, comme décisive pour la Nouvelle-Calédonie. Le président Emmanuel Macron convoque à Paris l’ensemble des délégations politiques calédoniennes. Officiellement, il s’agit de tenter de remettre sur les rails l’accord de Bougival, ou peut-être d’explorer d’autres pistes. Avec l’expérience que nous avons désormais, chacun sait aussi qu’il faut toujours s’attendre à un scénario moins clair que celui annoncé.
Soyons honnêtes : le contexte métropolitain n’a jamais été aussi instable. Les motions de censure se succèdent, le budget n’est pas voté, la France traverse une crise politique et institutionnelle profonde. Le niveau de pression est maximal. Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer que le président et ses équipes puissent consacrer toute leur énergie et toute leur attention au dossier calédonien. Mais passons. Nous sommes, malheureusement, habitués à une politique métropolitaine chaotique, et ce constat n’est plus une surprise.
Ce que je souhaite surtout soumettre à votre rédaction, c’est une question simple : pourquoi en est-on arrivé à ce débat abscons autour de la consultation sur Bougival ? Les uns expliquent qu’il y a un problème de constitutionnalité, que cela ne peut pas se faire ainsi, que cela doit passer par tel ou tel circuit juridique. On invoque la Constitution, les procédures, les délais, tout un attirail technico-juridique que plus grand monde ne comprend vraiment.
Mais revenons aux bases. Qu’on soit pour ou contre l’accord de Bougival, la consultation des Calédoniens avait une vertu essentielle : permettre de savoir. Aujourd’hui, certains remettent en cause les équilibres politiques au motif qu’il n’y a pas eu d’élections provinciales depuis six ans. On entend toutes sortes d’arguments, de droite à gauche, dès lors qu’on prête un peu l’oreille. Mais au final, un vote pour ou contre Bougival aurait offert une photographie claire et instantanée de la réalité politique du pays.
Du côté des loyalistes, cela aurait permis de mesurer précisément le soutien à la méthode et au cadre issus de Bougival. Du côté des indépendantistes, cela aurait permis de confirmer, ou non, l’adhésion à un accord d’abord signé, puis contesté, voire retiré sous la pression de ceux qui crient le plus fort et menacent le plus. À un moment donné, laisser se tenir cette consultation, c’était obtenir une réponse nette : oui ou non, les Calédoniens approuvent-ils ce qui s’est passé à Bougival ?
Autour de moi, je constate surtout beaucoup de questions. Je ne suis pas nécessairement favorable à Bougival, mais je vois bien que le problème dépasse cet accord en particulier. Les Calédoniens avaient surtout besoin de s’exprimer. Et je ne comprends pas pourquoi on leur retire cette possibilité.
Il n’a jamais été question de voter Bougival comme un texte définitif et figé. Nous savons très bien que ce n’est qu’un cadre. Nous connaissons ce qui a été accepté par les loyalistes, et ce qui a été accepté par les indépendantistes encore signataires aujourd’hui. La question était simplement de savoir si, au-delà de ces camps politiques, ce cadre était accepté, soutenu et défendu par la population.
La suite devait venir après : un processus, un texte final, soumis à son tour aux Calédoniens, dans la transparence la plus totale. Mais avant tout, il fallait répondre à une question fondamentale : est-ce que l’on continue ou est-ce que l’on s’arrête ? L’État n’aurait évidemment pas réagi de la même manière face à un soutien clair et massif, 70 % d’approbation, par exemple, que face à un rejet majoritaire ou à un score très serré, révélateur d’un profond malaise.
C’est pour cela que cette consultation était si importante. Elle n’était pas une fin en soi, mais un point de départ indispensable. Et c’est précisément ce droit élémentaire à la parole que beaucoup de Calédoniens ont aujourd’hui le sentiment de se voir confisquer.
Je tenais simplement à vous faire part de cette réflexion.
Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations respectueuses.
Un Calédonien

















