Attractivité en berne : la réforme de la dernière chance ?

Depuis des années, la santé en Nouvelle-Calédonie est sous tension. Les professionnels alertent, les syndicats protestent, les patients s’inquiètent. Et depuis les émeutes du 13 mai 2024, la situation s’est encore dégradée.
Dans ce climat explosif, le gouvernement collégial a examiné le 18 février 2026 un avant-projet de loi du pays réformant le statut particulier des praticiens hospitaliers. Un texte présenté comme un levier majeur pour redonner un cap à un système hospitalier fragilisé.
Un système hospitalier à bout de souffle
Le constat est désormais partagé : le système hospitalier calédonien traverse une crise structurelle. Médecins, chirurgiens-dentistes, pharmaciens : les tensions de recrutement se multiplient dans un contexte de pénurie nationale et de perte d’attractivité du territoire.
Au cœur de cette tourmente, le Médipôle de Koutio symbolise à lui seul les paradoxes du Caillou : un outil moderne, mais des équipes sous pression. Depuis de nombreux mois, les mouvements sociaux s’y succèdent, traduisant un malaise profond.
Le cadre actuel de gestion des carrières, centralisé au niveau du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, est jugé trop rigide. Les nominations et titularisations relèvent de l’exécutif, ce qui ralentit les procédures et complique les recrutements urgents.
Dans un territoire insulaire confronté à des contraintes géographiques fortes, chaque poste vacant fragilise l’ensemble de l’offre de soins. Pour de nombreux professionnels, la santé calédonienne est en mort encéphalique institutionnelle : les structures existent, mais l’agilité fait défaut.
Les émeutes du 13 mai 2024 ont aggravé cette perte d’attractivité. Départs anticipés, hésitations de candidats métropolitains, incertitudes politiques : le climat général a pesé sur les vocations.
Alors que le gouvernement a annoncé un plan Ségur local pour fin mars 2026, le secteur sanitaire réclame plus qu’une enveloppe budgétaire. Il demande un cap clair, des décisions opérationnelles et un engagement durable.
Une gestion des carrières enfin déconcentrée
L’avant-projet de loi du pays propose un changement majeur : transférer la compétence de nomination et de titularisation des praticiens hospitaliers aux directions des établissements.
Concrètement, les directeurs d’hôpitaux assureront désormais directement la gestion de carrière de leurs praticiens, en cohérence avec leur projet d’établissement.
Objectif affiché : fluidifier les recrutements, faciliter la mobilité et répondre plus rapidement aux besoins immédiats des services.
Cette déconcentration doit également alléger la charge administrative pesant sur les services de la collectivité. Dans un contexte de pénurie, chaque semaine gagnée sur un recrutement peut faire la différence.
Le projet de délibération du Congrès accompagnant l’avant-projet précise les modalités de recrutement, les fonctions, l’avancement, la rémunération et l’organisation du travail.
Il s’agit d’une rénovation en profondeur du statut particulier des praticiens hospitaliers. Une modernisation attendue par une partie du corps médical qui estime que la rigidité administrative a trop longtemps freiné l’efficacité hospitalière.
Dans une logique assumée de responsabilité locale, le gouvernement entend rapprocher la décision du terrain. Une approche pragmatique qui rompt avec une gestion trop verticale.
Reste à savoir si les directions hospitalières disposeront des marges budgétaires suffisantes pour rendre ces nouvelles compétences réellement opérationnelles.
L’ouverture à l’activité libérale : un choix assumé
Autre évolution majeure : l’autorisation encadrée d’une activité libérale parallèle pour les praticiens hospitaliers.
Aujourd’hui, à la différence de ce qui existe dans l’Hexagone, les praticiens calédoniens sont soumis à un principe d’exercice exclusif. Cette contrainte est régulièrement pointée comme un frein à l’attractivité, notamment pour les spécialistes de haut niveau.
Le texte maintient le principe de l’exercice exclusif, mais prévoit deux dérogations majeures.
Première dérogation : les praticiens exerçant à temps partiel entre 50 % et 90 %, sur autorisation du directeur, pourront développer une activité privée rémunérée en dehors de leurs obligations de service, à condition de ne pas perturber le bon fonctionnement du service.
Ils pourront posséder un cabinet médical, une officine, un laboratoire d’analyse, créer ou reprendre une entreprise dans le secteur de la santé ou participer à ses organes dirigeants.
Deuxième dérogation : les praticiens exerçant au moins à 80 % pourront réaliser une activité libérale au sein même de leur établissement d’affectation ou dans un autre établissement de santé, dans la limite d’une ou deux demi-journées par semaine.
En contrepartie, ils devront verser une redevance compensant l’utilisation des moyens et personnels hospitaliers.
Une convention, d’une durée maximale de trois ans, encadrera cette activité libérale et fixera les modalités précises de son exercice.
Pour l’exécutif, cette souplesse contrôlée est un levier d’attractivité indispensable. Dans un marché médical concurrentiel, refuser toute activité mixte revenait à se couper de profils expérimentés.
Les défenseurs du texte soulignent qu’il ne s’agit pas de privatiser l’hôpital, mais de renforcer le service public en l’alignant sur les standards nationaux.
Dans un territoire où l’offre de soins est stratégique pour la cohésion sociale et la stabilité institutionnelle, la réforme du statut des praticiens hospitaliers apparaît comme un signal politique fort.
La santé calédonienne n’a pas seulement besoin d’un débat : elle a besoin d’un cap partagé.
Avec cette réforme, le gouvernement affirme vouloir passer des intentions aux actes. Reste désormais à transformer l’essai.

