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Mémoire

La ville que la France a perdue

25 août 2026 à 12:00
5 min de lecture
La ville que la France a perdue

Résumé IA

Le 25 août 1718, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville fonde La Nouvelle-Orléans sur le Mississippi, un lieu stratégique pour l'empire colonial français. Après son rattachement aux États-Unis en 1803, la ville se reconstruit après des incendies, devient un carrefour culturel majeur et donne naissance au jazz. Elle se relève une nouvelle fois après les ravages de l'ouragan Katrina en 2005.

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Trois siècles plus tard, la France est encore là : dans les noms de rues, dans le tracé des îlots, dans l'accent d'un dicton cajun.
Retour sur une fondation qui doit tout au calcul, rien au hasard.

Un comptoir posé sur une courbe du fleuve

Le 25 août 1718, le gouverneur de la Louisiane, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, plante un comptoir sur une boucle du Mississippi, entre le delta et le lac Pontchartrain qui le borde sur sa gauche. Le nom vient tout seul : La Nouvelle-Orléans, en hommage au duc Philippe d'Orléans, alors Régent de France.

L'idée n'a rien de sentimental. Elle est froidement stratégique.

Bienville veut contrôler le trafic de tout le bassin du Mississippi, jusqu'aux Grands Lacs. Un fleuve, c'est une autoroute avant l'heure : qui tient l'embouchure tient l'arrière-pays. Reste un obstacle de taille. Le nouvel établissement est séparé de l'océan par un delta sauvage, ses mangroves et ses bayous, déformation du mot « boyau », qui désigne un ancien bras du delta. La solution sera le portage entre le fleuve et le lac Pontchartrain, via le bayou Saint-Jean. C'est par là que passeront l'accès au golfe du Mexique et, au-delà, la route de l'Europe.

Rappelons que la Louisiane n'était pas une terre vierge d'ambition française. Cavelier de La Salle l'avait découverte dès 1682. Mais le décollage tardait. Il faudra les capitaux de la Compagnie du Mississippi de John Law pour que la machine s'emballe. En 1717, Bienville obtient d'elle la création d'un comptoir à l'embouchure du fleuve. L'été suivant, la ville sort enfin de terre.

Une dynastie canadienne au service du royaume

L'homme mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il incarne quelque chose que notre époque a un peu oublié : la réussite par le mouvement.

Né à Montréal, Bienville est le fils d'un aubergiste de Dieppe, Charles Le Moyne, qui a fait de sa famille l'une des plus riches de la ville canadienne en un temps record. Parti de rien, arrivé très haut. L'un de ses autres fils, Pierre Le Moyne d'Iberville, se taillera une réputation de corsaire et d'explorateur avant de devenir le premier gouverneur de la Louisiane, fonction qu'il laisse à son frère en 1702.

Bienville, lui, a bourlingué. Beaucoup. Il a vécu au milieu des Indiens Mobile du Mississippi, dont il a appris la langue. De cette immersion naîtra cette phrase écrite en 1708, non sans une part d'exagération : « Les sauvages aiment naturellement les Français et ne s'attachent aux Anglais que par nécessité et intérêt. »

Il gouvernera la Louisiane une quarantaine d'années, presque sans interruption, avant de se retirer à Paris.

Le plan d'urbanisme, il le confie à l'ingénieur Adrien de Pauger. Celui-ci trace un damier épousant la courbe du fleuve en forme de croissant. Ce quadrillage porte aujourd'hui un nom que le monde entier connaît : le Vieux Carré, cœur historique de la cité.

Le site, en revanche, est ingrat. Marais tropicaux, chaleur, fièvres. Les Européens y regardent à deux fois avant de s'installer, et on les comprend. La ville est bâtie sous le niveau de la mer : il faut ériger des levées, lutter en permanence contre les crues du fleuve et encaisser les ouragans.

Dans ses premières années, La Nouvelle-Orléans n'est qu'un regroupement de cahutes en bois. L'abbé Prévost en donne dans Manon Lescaut une description qui ne fait pas rêver. On y trouve des militaires, des trafiquants, des engagés, et des esclaves africains.

Capitale, incendiée, vendue, américanisée

Elle devient capitale de la Louisiane en 1722 et un port florissant. Mais elle peine toujours à attirer des habitants : épidémies, accrochages avec les tribus indiennes. Près de la moitié de la population est alors constituée d'esclaves noirs employés dans les plantations.

Puis le peuplement change de nature. Français, Acadiens, Créoles, Noirs, Amérindiens, bientôt complétés par une immigration venue des Caraïbes. C'est de ce brassage et non d'une quelconque providence que naît, à la fin du XIXᵉ siècle, la réputation d'une ville libre, joviale et franchement interlope.

1763 : la cité passe dans le giron de l'Espagne. Deux incendies, en 1788 puis en 1794, ravagent une partie de la vieille ville. La reconstruction lui donnera cette allure franco-espagnole que les touristes photographient aujourd'hui sans toujours savoir d'où elle vient.

Redevenue française en 1800, elle est vendue avec toute la Louisiane aux États-Unis par le Premier consul Bonaparte en 1803. Décision de circonstance, dont la portée dépasse largement ce que ses contemporains en ont perçu.

En 1812, La Nouvelle-Orléans devient la capitale du nouvel État entré dans l'Union, jusqu'en 1849, puis de 1865 à 1880. Trois ans plus tard, en 1815, elle est le théâtre d'une bataille remportée par les Américains contre les Anglais.

Il faudra attendre l'après-guerre de Sécession pour que la ville s'intègre pleinement à la société américaine. Et c'est précisément là, au début du XXᵉ siècle, que naît le jazz New Orleans.

2005 : l'ouragan Katrina dévaste une grande partie de la métropole et contraint une partie des habitants à la fuite. La ville s'est relevée. Elle en a l'habitude.

Trois siècles après Bienville, le damier de Pauger tient toujours. Les levées aussi, tant bien que mal. Et l'on continue d'y répéter ce vieux dicton cajun, carnaval ou pas : « Laissez les bons temps rouler. »

(Crédit photo : Library of Congress)