La SODIL vit sous perfusion publique

Résumé IA
La chambre territoriale des comptes épingle la SODIL, dont le résultat cumulé atteint -1,758 milliard de francs CFP entre 2020 et 2024, avec des aides publiques non conformes et des anomalies de gouvernance. La société valide le diagnostic, évoquant des faiblesses structurelles préexistantes, et annonce un plan de redressement, tandis que la collectivité risque de devoir combler son passif.
Trente-cinq ans d'existence, cent entités au compteur, et toujours pas l'ombre d'un modèle économique viable.
La chambre territoriale des comptes vient de poser noir sur blanc ce que beaucoup savaient déjà.
Une machine qui tourne à vide depuis des années
Le périmètre impressionne. Filière cocotier, pêche, tourisme, agroalimentaire, transports, et même un pôle minier : la société de développement des îles affiche cent filiales et participations, dont 21 % seulement sont consolidées dans ses états financiers. L'actionnariat est majoritairement public. Le conseil d'administration est contrôlé par la province. La collectivité est donc à la fois l'actionnaire, le financeur et le juge de sa propre créature.
Le résultat comptable, lui, ne souffre aucune interprétation. Entre 2020 et 2024, les exercices de la SODIL en qualité de holding sont constamment négatifs, pour un résultat négatif cumulé de 1,758 milliard de francs CFP. Tous les pôles d'activité affichent des pertes, annuelles comme cumulées, à la seule exception du pôle holding et du pôle PME-PMI sur l'année 2021.
Et que l'on ne vienne pas invoquer les émeutes de mai 2024. La chambre prend soin de le préciser : la situation financière était déjà fragile avant l'insurrection et les crises qui ont suivi. Le mal est antérieur, structurel, documenté.
La trésorerie raconte la même histoire, en pire. Elle culminait autour de quatre milliards de francs vers 2016. Elle est aujourd'hui exsangue. À la clôture 2024, elle ne permet même plus de rembourser les comptes courants d'associés des investisseurs, dont les engagements nets des rétrocessions atteignent 1,51 milliard de francs CFP.
Pour tenir, la société a puisé là où il ne fallait pas. Entre 2020 et 2024, les fonds issus d'opérations de défiscalisation locale ont servi à gérer les difficultés de trésorerie, un usage que la chambre juge non conforme à leur objet. Les commissaires aux comptes l'avaient signalé, en conseil d'administration comme dans leurs travaux de certification. En février 2023, ils ont déclenché une procédure d'alerte. En août, la SODIL demandait au tribunal mixte de commerce de Nouméa l'ouverture d'une procédure de sauvegarde. Elle s'en est désistée un mois plus tard.
Personne, pendant ce temps, n'a mesuré ce que tout cet argent produisait. Aucun dispositif partagé d'évaluation n'existe entre la province et sa société.
Des aides publiques sans base légale et une gouvernance qui s'est servie
Les dispositifs de contrôle prévus par la loi existent. Ils ne sont simplement pas appliqués. Le contrôle en amont des décisions du conseil d'administration par l'assemblée provinciale n'est que partiellement mis en œuvre. Le contrôle en aval, lui, ne l'est pas du tout.
Le montant est connu. Entre 2020 et 2024, hors secteurs aérien et maritime, la SODIL et ses filiales ont reçu près de 0,88 milliard de francs CFP d'aides en numéraire présentant, pour tout ou partie, un risque de non-conformité au regard de l'article 212 de la loi organique. Dont 150 millions versés en 2024 pour financer une créance détenue par une société de défiscalisation.
Encore ce chiffre est-il minoré, faute de valorisation des subventions en nature : personnels mis à disposition, bâtiments prêtés. Ce qui ne se compte pas ne se discute pas.
Puis vient le chapitre le plus gênant. Trois directeurs généraux et trois directeurs généraux délégués en cinq ans. Un président du conseil d'administration, élu de la province, ayant bénéficié d'avantages en nature logement et véhicule incompatibles avec l'article 196 de la loi organique, sans qu'aucune fiche de paie ne vienne les retracer. Des rémunérations versées sans autorisation. Une prime octroyée irrégulièrement. La CAFAT et les services fiscaux ont été informés.
Et par-dessus tout cela, un risque que la chambre formule sans détour : la collectivité provinciale pourrait être appelée à combler le passif de la SODIL. Ce ne serait plus une subvention. Ce serait une addition.
La réponse de la SODIL : le contexte, la chronologie, et l'aveu
La société a réagi par communiqué le 26 août. Le ton n'est pas celui du déni.
Son président du conseil d'administration, Jacques Dralue, appelle à replacer chaque constat dans sa chronologie et dans le contexte des décisions prises, tout en affirmant vouloir « tirer tous les enseignements de la période examinée ». Argument attendu : la période 2020-2024 fut celle du Covid puis des événements de mai 2024, et celle de gouvernances successives.
Mais le communiqué lâche une phrase que l'on n'attendait pas d'un service de presse : ces crises « ne suffisent pas à expliquer des faiblesses structurelles qui existaient déjà ». En clair, la SODIL valide elle-même le diagnostic de la chambre. Absence de stratégie formellement adoptée, instabilité de la direction, pilotage insuffisant des filiales, multiplication des participations, pertes récurrentes, trésorerie dégradée, anomalies de rémunérations : tout y est, énuméré par la société elle-même.
Reste ce qui a changé. Les fonctions des trois directeurs généraux délégués ont pris fin en février 2025, la direction générale a été recentrée autour d'un directeur général unique, et des régularisations ont conduit la chambre à retirer deux rappels au droit. Le communiqué annonce la maîtrise des charges, la restructuration des filiales, la cession d'actifs non stratégiques et la recherche de partenaires privés.
C'est la bonne direction. C'est aussi, précisément, ce que la chambre réclame depuis 2012.
Car la feuille de route reste lourde : huit rappels au droit et trois recommandations, un redressement à trois ans, un objet social à recentrer sur les seules compétences provinciales, un plan d'affaires à bâtir, un comité d'engagement à créer, une évaluation périodique à instaurer. Rien d'inatteignable. Que du bon sens de gestion, exigé aujourd'hui parce qu'il a manqué hier.
La question de fond, la chambre la pose en creux. La permanence de ces constats 2012, 2020, 2026 doit conduire à s'interroger sur la pertinence même de cet outil au regard des fonds publics engagés. Trois rapports, les mêmes conclusions, et un contribuable calédonien qui règle la facture d'un développement économique qu'on n'a jamais su ni piloter, ni mesurer.
Le redressement est promis. Il devra, cette fois, être prouvé.
(Crédit photo : province des Iles Loyautés)

