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Tribune

La société kanak avance, son institution piétine

31 août 2026 à 08:05
6 min de lecture
La société kanak avance, son institution piétine

Résumé IA

Le 26e Congrès du pays kanak s’est achevé samedi 29 août par la passation de la présidence du Sénat coutumier à Richard Poarairiwa. Dans son discours, il a évoqué les crises économiques et sociales, ainsi que des tensions persistantes, tout en appelant à une action concrète. L’institution, dont les membres sont désignés par les huit conseils coutumiers, reste confrontée à des critiques sur son efficacité.

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Le bâton de parole a changé de main. L'autorité, elle, n'a pas bougé d'un pouce.
Derrière le protocole du 26e Congrès du pays kanak, une institution découvre enfin qu'elle a un problème de crédibilité.

Une passation qui ne règle rien

Samedi 29 août, la cérémonie de passation coutumière a clos les deux journées du 26e Congrès du pays kanak, ouvert la veille : Ludovic Boula, de l'aire Drehu, a cédé sa place à Richard Poarairiwa, de l'aire Paicî-Cèmuhi. Le nouveau président a parlé juste. Il a évoqué les crises économique et sociale, les fractures qui traversent la société, la perte de certains repères, et la nécessité pour l'institution de ne pas rester en retrait dans ce qu'il a appelé "un tournant de notre histoire".

Le diagnostic est bon. Reste la question que personne n'a posée franchement : avec quels moyens, et surtout avec quelle autorité réelle ?

Rappelons le mécanisme. Le Sénat coutumier compte seize membres, désignés par les huit conseils coutumiers à raison de deux par aire, et renouvelle son bureau chaque année au mois d'août, la présidence tournant d'une aire à l'autre par consensus. Autrement dit : une institution qui change de tête tous les douze mois, dont les membres ne sont pas élus mais désignés, et qui doit malgré tout incarner une parole commune face à l'État, au gouvernement, aux provinces et aux communes.

Le paradoxe n'a pas échappé à tout le monde. La phrase la plus lucide du Congrès n'est d'ailleurs pas venue du banc coutumier. Naïa Wateou, première vice-présidente du Congrès, a refusé de fermer les yeux sur "les dissensions qui traversent l'autorité coutumière", estimant qu'on ne peut pas réclamer la reconnaissance de la coutume tout en restant aveugle aux failles de son fonctionnement.

Elle a raison, et l'histoire récente lui donne du grain à moudre. En 2023, c'est le conseil de l'aire Paicî-Cèmuhi lui-même qui réclamait la disparition pure et simple de l'institution, son responsable estimant que le Sénat coutumier ne remplissait plus son rôle et que les sénateurs n'assuraient plus les missions confiées : "Il faut supprimer le Sénat coutumier." Cette même aire vient d'en prendre la présidence. Quatre ans plus tôt, le tribunal administratif avait annulé la désignation de ses sénateurs coutumiers.

Saint-Louis, Wanaham : deux dossiers, une même impuissance

Le reste se lit sur le terrain, pas dans les discours.

Saint-Louis, d'abord. La RP1 n'a pas pu être empruntée librement de la mi-mai 2024 à début février 2025 : huit mois et demi de barrages, de verrous de gendarmerie et de circulation à horaires. Six kilomètres de route, jusqu'à douze mille usagers quotidiens privés de liaison normale, deux cent trente gendarmes et des blindés Centaure pour tenir l'unique accès du sud de la Grande Terre vers Nouméa. Et au bout de la chaîne, l'assassinat du gendarme Molinari, le 14 mai 2024, par un tireur embusqué.

Pendant tout ce temps, l'État a explicitement compté sur l'action des autorités coutumières. Le haut-commissariat le disait sans détour à l'automne 2024. Le résultat est connu. La chefferie a fini par attaquer le dispositif en justice, dénonçant un "blocus", et le tribunal administratif a rejeté sa demande. Ce mois d'août encore, quelques heures après la levée du verrou Nord, un véhicule était incendié et un autre volé au Mont-Dore.

Le prix de cet échec est chiffrable. Un viaduc de contournement estimé à soixante milliards de francs, soit le montant de la future prison de Nouméa. Un territoire exsangue s'apprête à payer le prix d'un pénitencier pour éviter six kilomètres de route.

Aux Loyauté, le scénario est différent, la mécanique identique. Depuis le 2 mars 2026, les habitants des îles bloquent leurs propres aérodromes pour s'opposer au transfert d'Air Calédonie de Magenta vers La Tontouta. Vingt-cinq jours plus tard, le conseil d'administration votait à l'unanimité l'ouverture d'une procédure collective : la compagnie n'avait plus les moyens de payer ses salariés. Les économies attendues du transfert étaient pourtant évaluées à cinq cents millions de francs par an pour Aircal, et jusqu'à deux milliards pour le pays.

Le plus révélateur n'est pas le blocage. C'est la cacophonie coutumière qu'il a mise à nu. Quand un avion s'est enfin posé à Wanaham le 3 juin, après l'appel du grand chef du district du Wetr, le collectif d'Ouvéa a dénoncé les propos du grand chef et maintenu son blocage, accusant des responsables coutumiers de Lifou d'avoir modifié un protocole élaboré collectivement. Et le comité de coordination coutumière de Drehu annonce un nouveau blocage de l'aérodrome de Lifou à compter du 1er septembre, pour une durée indéterminée, alors même que son président affirme : "Bien sûr qu'on a envie de sauver la compagnie Aircal !

On ne bloque pas un aérodrome au nom de la coutume pour réclamer ensuite la continuité territoriale à la République. Les premières victimes ne sont ni à Paris ni à Nouméa : ce sont les insulaires eux-mêmes, privés d'accès aux soins, aux études et à l'emploi.

La société kanak moderne existe. Elle n'est pas dans la vitrine

Il faut le dire sans détour, parce que c'est la seule chose qui rende cette tribune utile : le problème n'est pas la coutume. Le problème, c'est l'écart entre une société kanak qui avance et une institution qui piétine.

Cette société-là est visible partout. Ludovic Boula est devenu à 33 ans le plus jeune président de l'histoire de l'institution. Les ateliers du 26e Congrès ont porté sur la modernisation des institutions coutumières, la jeunesse kanak et le développement économique des huit aires ; le nouveau président a lui-même appelé à passer à l'action contre les violences faites aux femmes. Et à Saint-Louis même, une association de femmes a lancé un marché mensuel à la chefferie Negrah pour ouvrir la tribu et tisser des liens au-delà d'elle.

Voilà la vitrine du XXIe siècle. Des femmes qui organisent, des jeunes qui entreprennent, des cadres formés. Pas des barrages.

Ceux qui invoquent encore le fait colonial pour expliquer chaque blocage devraient relire le droit qu'ils dénoncent. La République a inscrit dans la loi un statut civil coutumier, des terres coutumières, un avis obligatoire du Sénat coutumier sur tout texte touchant à l'identité kanak. Peu de pays au monde accordent autant à une autorité traditionnelle. La reconnaissance n'a jamais été le problème. L'exercice, si.

Richard Poarairiwa dit vouloir bâtir une case commune ouverte à toutes les communautés, dans le cadre de l'accord de Nouméa. Très bien. Qu'il soit jugé là-dessus, et sur rien d'autre : une route ouverte, des avions qui décollent, une parole qui tienne d'un bout à l'autre des huit aires.

Le reste, c'est du protocole.

(Crédit photo : Sénat coutumier)