Derrière les murs modernes du Centre hospitalier territorial Gaston-Bourret, la réalité est brutale. Budget contraint, ressources humaines fragilisées, patients plus graves qu’en métropole, conséquences durables des émeutes de mai 2024. Lors d’une prise de parole dense avec la délégation des députés EPR et sans langue de bois, la direction médicale du CHT a levé le voile sur les équilibres précaires d’un hôpital captif, isolé géographiquement et socialement, mais indispensable au territoire.
Notre offre de soins est particulière, parce que les patients sont captifs
résume le directeur médical.
Un hôpital moderne, un budget lourd, une capacité sous tension
Ouvert en novembre 2016 après le transfert des activités depuis l’ancien site, le Médipôle a été pensé comme un hôpital moderne, ouvert et lumineux.
On n’est plus dans des monoblocs, on a une architecture ouverte avec de la lumière dans tous les services
rappelle la direction. Le bâtiment représente 400 millions d’euros d’investissement, avec une participation de l’État déterminante. Côté fonctionnement, le budget annuel atteint 34 milliards de FCFP, qualifié de « significatif », mais sous pression permanente.
C’est un budget important sur la dépense, mais avec des marges de manœuvre limitées
La capacité reste comparable à des hôpitaux métropolitains de taille équivalente, avec environ 2 100 agents, 22 000 à 24 000 séjours par an et une part majeure des urgences du territoire. Mais l’absence de certains services ultra-spécialisés impose des arbitrages constants.
Nous n’avons pas, par exemple, de service grands brûlés
reconnaît la direction, tout en revendiquant des services polyvalents spécialisés adaptés au niveau 3.
Des patients plus graves, plus tôt, et une pression médicale unique
La singularité calédonienne s’impose au quotidien.
Ici, on a moins de médecins mais plus de patients
tranche le directeur médical. La population prise en charge présente des pathologies lourdes et précoces : diabète, insuffisance rénale, dialyse à des niveaux parmi les plus élevés au monde, AVC et infarctus dix ans plus tôt qu’en métropole.
Les patients qui voyagent sont les moins malades
observe-t-il, soulignant l’effet d’isolement. Résultat : une charge médicale intense, concentrée sur un hôpital pivot. Des avancées existent néanmoins. La création d’un service de neurochirurgie, longtemps absent, est citée comme un exemple d’efficience.
Créer un service peut coûter moins cher que les évasans qu’il remplace
affirme la direction, rappelant que les évasans en neurochirurgie représentaient jusqu’à 1,4 milliard de francs CFP par an.
Émeutes de 2024 : un hôpital assiégé mais debout
Si la crise Covid a été « dure mais maîtrisée », les émeutes de mai 2024 ont laissé des traces profondes. L’hôpital s’est retrouvé encerclé, exposé aux fumées, aux incendies et aux barricades.
Notre seul objectif était de faire fonctionner l’hôpital
martèle la direction. Internat saccagé, accès routiers bloqués, personnels acheminés par bateau, soignants hébergés sur place, rations militaires livrées par hélicoptère : la logistique a basculé en mode crise.
Il fallait nourrir, loger et sécuriser les équipes
se souvient-on. L’activité a chuté aux urgences, non par amélioration sanitaire, mais par impossibilité d’accès.
L’isolement de l’hôpital a bloqué l’arrivée des patients moins graves
explique la direction, tandis que les cas lourds continuaient d’affluer.
Ressources humaines : la plaie ouverte
Entre mai et septembre 2024, le choc est sévère : –20 % d’infirmières, –15 % de médecins.
C’est une centaine d’infirmières perdues
précise le directeur médical. Des départs définitifs, souvent de professionnels installés de longue date. La conséquence est immédiate : fermeture de 100 lits, fragilisation de filières entières, notamment l’oncologie.
Quand un service repose sur cinq personnes, l’absence d’un médecin dégrade tout
alerte-t-il. Pour tenir, le CHT diversifie ses recrutements : stagiaires associés, internes, renforts temporaires étrangers.
C’est 1 %, ce n’est pas énorme, mais c’est un plus
reconnaît la direction, évoquant aussi l’arrivée ponctuelle de médecins marocains.
Évasan: un coût colossal, un enjeu stratégique
Le constat est sans appel : les évasans pèsent près de 6 milliards de francs CFP par an pour la Nouvelle-Calédonie.
Il y a environ 100 Calédoniens évasanés en permanence
rappelle la direction, principalement vers l’Australie. Certaines évasans concernent des actes non vitaux mais indisponibles localement.
Envoyer six patients par semaine à Sydney pour une rétine, c’est énorme
souligne le directeur médical, qui tranche : « Mieux vaut recruter un médecin que payer ces évasans ». Derrière ces chiffres, une dépendance structurelle et un monopole historique interrogent la soutenabilité du système.
Gouvernance : vers une révolution culturelle
Face à ces défis, la direction assume une évolution profonde de la gouvernance.
Un directeur général et un directeur médical qui parlent d’une seule voix, c’est une particularité
souligne-t-on. L’objectif affiché : responsabiliser les chefs de service, y compris sur les budgets.
Quand on gère l’argent qui nous appartient, on fait des économies pertinentes
défend la direction, évoquant une révolution culturelle à mener sur trois ans.
Le diagnostic est posé, sans fard. Le CHT tient, mais sur un fil. Entre pénurie soignante, explosion des évasans et patients toujours plus graves, l’hôpital calédonien n’a plus le luxe du statu quo. La question n’est plus de savoir si le système doit évoluer, mais à quelle vitesse et avec quel courage politique.


















