Quand certains appellent à la solidarité nationale, d’autres rappellent que la responsabilité politique ne se décrète pas à coups de résolutions.
Au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, l’urgence sociale a ravivé les fractures, les mémoires… et les hypocrisies.
Une résolution votée dans un climat de défiance politique
Ce jeudi 8 janvier 2026, les 54 élus du Congrès de la Nouvelle-Calédonie étaient appelés à examiner trois projets de délibération. Un texte a toutefois concentré l’essentiel des débats : la proposition de résolution relative à la déclaration d’urgence sociale, portée par Pierre-Chanel Tutugoro, président du groupe UC-FLNKS et Nationalistes.
Déposée le 1er juillet 2025, cette résolution demandait solennellement à l’État de reconnaître la gravité exceptionnelle de la situation financière et sociale du territoire et d’en tirer les conséquences politiques. Six mois plus tard, le texte a finalement été adopté, à une voix près, révélant l’extrême fragilité du consensus calédonien.
Le résultat du vote est sans ambiguïté :
20 voix pour (UC-FLNKS, Calédonie ensemble et l’intergroupe Éveil océanien),
19 voix contre (Les Loyalistes et Le Rassemblement),
8 abstentions (UNI).
Une majorité arithmétique, mais une légitimité politique lourdement contestée.
Dans son article 1, la résolution affirme :
« Le Congrès de la Nouvelle-Calédonie demande solennellement à l’État de reconnaître la gravité exceptionnelle de la situation financière et sociale que traverse le territoire, et de déclarer un état d’urgence sociale. »
Responsabilités des émeutes de 2024 : le nœud du désaccord
Au-delà de la question sociale, les débats ont très vite dérivé vers un sujet explosif : la responsabilité politique des émeutes du 13 mai 2024. Pour une large partie de la droite locale, le texte de l’UC relève moins de la solidarité que de la réécriture politique des faits.
Les groupes d’opposition ont rappelé que les difficultés actuelles sont déjà intégrées aux discussions de Bougival de juillet 2025 et doivent être abordées lors de la rencontre parisienne de mi-janvier. Dès lors, la pertinence d’une résolution supplémentaire a été jugée purement déclarative.
Surtout, plusieurs élus ont dénoncé un texte porté par des responsables politiques associés à la création de la CCAT, structure régulièrement citée dans les débats sur les violences de 2024. Pour eux, l’UC-FLNKS n’a jamais reconnu ni condamné explicitement les exactions, préférant aujourd’hui appeler à la solidarité nationale sans mea culpa préalable.
Cette ambiguïté politique a cristallisé les oppositions. Les débats ont mis en lumière une fracture profonde entre ceux qui invoquent la responsabilité de l’État et ceux qui estiment que la responsabilité première incombe aux élus locaux.
Aides sociales, fonds d’urgence et critiques de la droite calédonienne
Dans son article 2, la résolution appelle à l’élaboration immédiate d’un plan d’urgence sociale, fondé sur un partenariat élargi entre l’État, les institutions calédoniennes, les collectivités, la société civile et les acteurs économiques. Le texte propose notamment la création d’un fonds d’urgence pour les associations, la sécurisation des aides au logement, le renforcement de l’aide alimentaire et de l’accès aux soins.
Le troisième article va plus loin en demandant la transformation en subventions des dettes contractées par la Nouvelle-Calédonie lors des crises récentes. Le suivant évoque une feuille de route de reconstruction économique et sociale, pilotée avec des bailleurs internationaux et l’Agence française de développement.
Pour Pierre-Chanel Tutugoro, la logique est claire :
Une reconstruction durable du pays ne peut être envisagée sans restaurer les droits sociaux fondamentaux des Calédoniens.
Un discours qui a fait bondir les élus de droite. Gil Brial, président du MPC, a rappelé que l’insurrection de mai 2024 a précipité la Calédonie dans la crise économique, soulignant l’incohérence d’un appel à l’État sans remise en cause préalable :
Tant qu’on ne donnera pas de perspective aux Calédoniens, on pourra déposer tous les vœux qu’on veut, cela restera cosmétique.
Même tonalité du côté du Rassemblement. Sa présidente de groupe, Virginie Ruffenach, reconnaît la réalité de la crise sociale, mais refuse les postures :
Un simple déclaratif politique ne suffira pas. Les solutions doivent d’abord venir de nous, les élus calédoniens.
Enfin, Philippe Blaise, pour l’intergroupe Les Loyalistes, a dénoncé un texte visant à dédouaner politiquement l’UC et la CCAT des destructions de 2024. Il a plaidé pour une déclaration solennelle de rejet de la violence, condition indispensable selon lui pour restaurer la confiance et l’avenir.
Adoptée à une voix près, cette résolution sur l’urgence sociale révèle moins une unité retrouvée qu’une fracture politique béante. En réclamant l’aide de l’État sans assumer clairement les responsabilités des violences de 2024, l’UC-FLNKS nourrit la défiance plutôt que la confiance. La solidarité nationale ne peut pas servir d’écran à l’irresponsabilité politique : sans condamnation nette de la violence et sans cap économique crédible, l’urgence sociale restera un slogan, pas une solution.

















