Bilan : que reste-t-il de la «révolution» macroniste ?

DROIT D’INVENTAIRE. Élu sur la promesse de transformer la France, Emmanuel Macron achève son second quinquennat sans majorité, désavoué par l’opinion et rattrapé par la dette
Victor Lefebvre 09/08/2026

Tout juste élu président de la République, Emmanuel Macron traverse la cour du Louvre, le 7 mai 2017. AFP / © PHILIPPE LOPEZ
Le mot « changement » figure à 22 reprises dans Révolution (éditions XO), le livre programmatique publié par Emmanuel Macron en fin d’année 2016. « Transformation » a 38 occurrences, « révolution » 23 et « réformes » 35. Celui qui n’était alors que candidat à l’élection présidentielle promettait un « travail de dix ans » pour « réconcilier les France » et jeter les bases de la « refondation du pays ». Deux quinquennats plus tard, qu’en est-il ?
En 2017, le candidat Macron proposait aux Français un contrat en trois volets : libérer l’économie, assainir les comptes, moderniser la démocratie. Sur le premier, l’exécution fut d’une célérité presque sans précédent : ordonnances travail dès l’été 2017, transformation de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière, prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur les revenus du capital, impôt sur les sociétés ramené de 33,3 à 25 %, suppression progressive de la taxe d’habitation, réforme de la SNCF, durcissement de l’assurance chômage.
Le succès de la « start-up nation »
Rarement, sous la Ve République, un bloc programmatique aura été mis en œuvre avec une telle application. Et il a produit des effets qu’un inventaire honnête doit porter à l’actif du président : la France est depuis 2019 la première destination européenne des investissements étrangers ; l’apprentissage a presque triplé, dépassant 850 000 contrats en 2023 ; le chômage est tombé de 9,5 à 7,1 % début 2023, au plus bas depuis quinze ans. La promesse d’une France « start-up nation », attractive et décomplexée face à l’entreprise, a bel et bien trouvé sa traduction, des sommets Choose France aux levées de fonds record de la French Tech.
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Le problème est que ce contrat comportait une contrepartie, et qu’elle n’a jamais été honorée. Le programme de 2017 promettait 60 milliards d’euros d’économies, un déficit ramené durablement sous 3 % du PIB, une dette enfin maîtrisée. Le résultat est connu : plus de 3 500 milliards d’euros de dette, soit 117,5 % du PIB, un déficit parmi les plus dégradés de la zone euro, des taux d’emprunt à dix ans passés de 0,6 à 4 % – une première depuis juin 2009. La pandémie n’excuse pas tout : les baisses d’impôts, jamais gagées sur des économies réelles, furent financées à découvert, et le « quoi-qu’il-en-coûte », légitime au plus fort de la crise sanitaire, ne fut jamais vraiment refermé. La politique de l’offre fut menée à crédit : un libéralisme sans rigueur, qui ruine la cohérence du projet. Le macronisme aura libéré l’économie sans jamais libérer l’État de ses déficits – une singularité sanctionnée par les agences de notation et qui prive Paris de toute autorité budgétaire à Bruxelles.
Le second mandat n’a pas corrigé la trajectoire, tant s’en faut. Le programme de 2022 (plein emploi à l’horizon 2027, planification écologique, réindustrialisation) a rejoint le purgatoire des promesses : le chômage a franchi les 8 % pour la première fois depuis 2021, la planification s’est dissoute dans la « pause règlementaire », et la réindustrialisation, totem du discours présidentiel, affiche un bilan que les chiffres de la production industrielle peinent à confirmer. Emmanuel Macron promettait en 2017 d’instaurer un « système universel » de retraite par points, censé être plus juste et plus lisible. Le projet systémique sera abandonné en 2020 et remplacé en 2023 par un report de l’âge légal à 64 ans adopté sans vote. Quant au taux de pauvreté, passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, il rappelle cruellement les limites de la théorie du ruissellement : les « premiers de cordée » ont manqué à l’appel.
La révolution immobile
Reste le troisième volet : la modernisation démocratique. Le candidat de 2017 promettait une dose de proportionnelle, la réduction d’un tiers du nombre de parlementaires, une démocratie délibérative et apaisée. Aucune de ces réformes n’a abouti. La pratique du pouvoir a suivi le chemin inverse : verticalité jupitérienne, crise des Gilets jaunes, grand débat sans lendemain, promesses de Gascon sur l’usage du référendum. « On parle du “en-même-temps” en disant qu’il a mené une politique un coup à droite, un coup à gauche. Mais en réalité, c’était plutôt un coup au centre, un coup à gauche, confie sous couvert d’anonymat un historique de la macronie. Comme beaucoup de gens qui se sont engagés à ses côtés, j’ai constaté une cassure en 2019. Mais c’est une forme de loi d’airain en politique : c’était 1983 pour Mitterrand, 1997 pour Chirac, 2008 pour Sarkozy, 2014 avec les frondeurs pour Hollande. Le problème dans le cas d’Emmanuel Macron, c’est que le logiciel n’a pas été remplacé par un autre, mais par l’impuissance. »
La population immigrée a augmenté de 434 000 personnes sur la seule année 2024
Puis vint ce second tournant, le 9 juin 2024 : une dissolution pensée comme une clarification, qui accoucha d’une Assemblée éclatée en onze groupes. Cinq Premiers ministres se sont succédé depuis 2022 ; le président lui-même a fini par concéder lors de ses vœux de décembre 2024 que la dissolution avait « produit plus d’instabilité que de sérénité ».
Immigration record
Sur l’immigration, enfin, le chef de l’État n’a cessé de défendre une ligne associant « humanité et fermeté ». En 2023, la loi immigration, en grande partie censurée par le Conseil constitutionnel en janvier 2024, devait permettre un durcissement de l’accès au regroupement familial, une restriction de l’accès aux prestations sociales et la modification de certaines règles d’accès à la nationalité. Dans les faits, l’immigration a explosé sous la présidence Macron : le nombre annuel moyen de premiers titres de séjour accordés depuis 2017 dépasse de 35 % celui enregistré sous François Hollande et de 55 % celui relevé sous Nicolas Sarkozy ; la population immigrée a augmenté de 434 000 personnes sur la seule année 2024, soit la plus forte croissance jamais enregistrée, trois fois supérieure à la moyenne des années 2000, selon les calculs de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie.
En 2019, deux stratèges de l’Élysée, Ismaël Emelien et David Amiel, faisaient paraître Le Progrès ne tombe pas du ciel (Fayard), manifeste conçu comme un « mode d’emploi » du progressisme face aux populismes d’extrême droite et d’extrême gauche. Les deux conseillers du président – le premier, impliqué dans l’affaire Benalla, s’est reconverti dans le privé, le second est désormais ministre des Comptes publics – y définissent le progressisme d’inspiration macroniste comme une défense de « l’individu sans individualisme » et vantent une « maximisation des possibles » plutôt qu’une stricte égalité des chances.
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« L’immobilité géographique pour la majorité, la rente immobilière et héréditaire pour quelques-uns. Voilà le futur qui nous attend si rien ne change », prophétisaient-ils. Nous y sommes. Car le legs du macronisme tient moins dans une doctrine que dans une recomposition (manquée). Les partis de gouvernement, laminés en 2017, ne survivent qu’en forces d’appoint ; le bloc central, privé de base sociale et de majorité, gouverne par défaut ; et le Rassemblement national, adversaire désigné du progressisme, est donné gagnant en 2027.
En 1995, Lionel Jospin revendiquait un « droit d’inventaire » de l’héritage mitterrandien. La succession d’Emmanuel Macron s’ouvrira en 2027 dans les formes que le Code civil réserve aux héritages incertains : l’acceptation sous bénéfice d’inventaire, le temps de vérifier si un actif réel couvre un passif qui ne l’est pas moins. Pour l’heure, aucun héritier ne se presse pour signer sans réserve.

