Hawaï au cœur du réarmement américain dans le Pacifique face à la Chine

Alors que Washington accélère son dispositif militaire dans l’Indo-Pacifique face à la Chine, Hawaï occupe une place centrale dans la stratégie américaine. Mais cette militarisation croissante suscite également des interrogations sur son coût économique, environnemental et sécuritaire pour l’archipel.
Un nouveau rapport de l’Institute for Policy Studies (IPS) met en cause les conséquences de plusieurs décennies de présence militaire américaine à Hawaï, alors que les États-Unis renforcent parallèlement leurs capacités dans tout le Pacifique.
Hawaï, pièce maîtresse du dispositif américain face à la Chine
Situé au milieu du Pacifique, Hawaï constitue l'un des principaux points d'appui militaires des États-Unis dans l'Indo-Pacifique.
L’archipel accueille notamment le quartier général de l’US Indo-Pacific Command, chargé des opérations américaines dans une immense zone allant de l’océan Indien au Pacifique.
Cette position devient d’autant plus stratégique que Washington considère désormais la Chine comme son principal défi militaire à long terme.
Selon l’analyse publiée par William D. Hartung, cette stratégie repose sur un dispositif avancé permettant aux forces américaines de disposer de bases aériennes, navales et logistiques capables d'intervenir rapidement en cas de crise majeure autour de Taïwan ou en mer de Chine.
Hawaï s’intègre ainsi dans un réseau militaire beaucoup plus vaste comprenant Guam, le Japon, les Philippines, l’Australie et plusieurs archipels du Pacifique.
Washington veut encore augmenter les dépenses militaires
Cette montée en puissance intervient alors que l'administration américaine souhaite considérablement renforcer les moyens du Pentagone.
L’article évoque un projet de budget militaire pouvant atteindre 1 600 milliards de dollars, avec une augmentation de plusieurs centaines de milliards de dollars par rapport aux dépenses actuelles.
La compétition avec Pékin constitue l’un des principaux arguments avancés pour justifier ces investissements.
Les États-Unis veulent notamment conserver leur avance dans plusieurs domaines stratégiques :
les forces aériennes et navales ;
les missiles longue portée ;
la défense antimissile ;
les capacités nucléaires ;
les drones ;
l'intelligence artificielle militaire.
En parallèle, la Chine modernise rapidement ses propres forces armées, notamment ses capacités navales, balistiques, spatiales et nucléaires.
Une guerre États-Unis-Chine placerait Hawaï en première ligne
Cette importance militaire constitue également une vulnérabilité.
En cas de conflit ouvert entre les États-Unis et la Chine, Hawaï pourrait devenir une cible stratégique en raison des infrastructures américaines qui y sont implantées.
Les bases situées à Guam, plus proches de l'Asie, seraient également particulièrement exposées.
Le scénario est pris suffisamment au sérieux par Washington pour entraîner la modernisation et la dispersion progressive des installations américaines dans le Pacifique.
L'objectif consiste notamment à éviter de concentrer avions, navires et stocks de missiles sur quelques grandes bases facilement identifiables.
Les États-Unis cherchent donc à multiplier les points d'appui dans la région, notamment aux Philippines et dans plusieurs États insulaires du Pacifique.
Les conséquences environnementales de la présence militaire pointées du doigt
Au-delà des questions stratégiques, le rapport de l'Institute for Policy Studies insiste surtout sur l'impact environnemental historique des installations militaires américaines à Hawaï.
Parmi les principales préoccupations figure la contamination liée aux PFAS, souvent surnommés « polluants éternels ».
Ces substances ont notamment été utilisées pendant plusieurs décennies dans certaines mousses anti-incendie militaires.
Selon le rapport, la dépollution de seulement trois installations pourrait représenter près de 500 millions de dollars.
Autre épisode majeur : la pollution liée au complexe militaire de Red Hill, sur l'île d'Oahu.
Cette ancienne installation souterraine de stockage pouvait contenir environ 250 millions de gallons de carburant aéronautique.
Des fuites ont contaminé une partie du réseau d'eau potable et affecté environ 93 000 personnes, provoquant une importante crise sanitaire et politique locale.
Le poids économique de l'armée également contesté
Le rapport remet également en question certains arguments économiques traditionnellement associés à la présence militaire américaine.
L'armée constitue incontestablement l'un des principaux moteurs économiques de l'archipel grâce aux militaires, personnels civils, contrats publics et dépenses fédérales.
Mais selon l'IPS, les retombées économiques réelles seraient inférieures d'environ 30 % aux estimations régulièrement avancées par le Pentagone.
Les auteurs estiment également qu'un million de dollars investi dans les dépenses militaires créerait environ 5,3 emplois, contre jusqu'à 12,3 emplois lorsque la même somme est investie dans certains secteurs comme l'éducation, la santé, l'alimentation ou le logement.
Le rapport affirme par ailleurs que le gouvernement fédéral pourrait devoir à Hawaï jusqu'à 133,7 milliards de dollars de loyers historiques liés à l'utilisation de certaines terres.
Cette estimation reste toutefois directement issue de l'analyse de l'IPS et fait partie des conclusions les plus politiques du document.
La compétition entre Washington et Pékin dépasse largement le domaine militaire
La rivalité entre les deux puissances ne se joue cependant pas uniquement avec des porte-avions ou des missiles.
La Chine développe depuis plusieurs années une stratégie reposant également sur le commerce, les infrastructures et les investissements internationaux.
Pékin est devenu l'un des principaux partenaires commerciaux de nombreux pays d'Asie, d'Afrique, d'Amérique latine et du Pacifique.
Son initiative des Nouvelles routes de la soie lui permet également de financer ports, routes, chemins de fer et infrastructures énergétiques dans plusieurs dizaines de pays.
Les États-Unis cherchent donc à répondre simultanément à cette montée en puissance économique et militaire.
Le Pacifique devient le centre de gravité de la stratégie américaine
Au-delà du débat très politique porté par l'Institute for Policy Studies, une réalité stratégique s'impose : le Pacifique est redevenu l'un des principaux théâtres de la compétition entre grandes puissances.
Pour Washington, Hawaï reste indispensable pour assurer la continuité entre le territoire continental américain et les forces déployées en Asie.
Guam, le Japon, l'Australie et désormais les Philippines jouent également un rôle croissant dans ce dispositif.
Face à la modernisation accélérée de l'armée chinoise et aux tensions autour de Taïwan, les États-Unis semblent donc engagés dans un renforcement durable de leur présence militaire dans l'Indo-Pacifique.
Mais cette stratégie pose une question de plus en plus importante aux populations directement concernées : celle du prix économique, environnemental et sécuritaire à payer pour accueillir les infrastructures d'une confrontation stratégique dont l'épicentre se rapproche toujours davantage du Pacifique insulaire.

