Applaudissements, cris de joie, téléphones brandis aux balcons : à Caracas, les premières frappes américaines ont été accueillies comme une délivrance. Malgré les appels à la résistance du régime, la population oscille entre euphorie, peur des représailles et attente d’une transition politique.

Liberté, liberté, applaudissements, cris de joie ont accompagné les premiers bombardements américains sur Caracas… Il était 2 heures du matin, heure locale, lorsque Raphael, avocat anti-chaviste de la première heure, est quasiment tombé de son lit pour sauter sur son balcon et filmer les premières scènes surréalistes d’une ville bombardée par des avions de chasse et des hélicoptères. « J’ai été impressionné par la puissance des déflagrations. On n’avait pas peur car on savait que c’était ciblé, mais quand même, c’est un spectacle hors du commun. Au début, personne n’osait vraiment sortir dans la rue, on a vécu les événements en regardant les chaînes américaines sur les réseaux, terrés chez nous. Ce qui nous inquiète, ce sont les caméras que le régime a installées partout dans les rues, soi-disant pour contrôler le trafic mais en fait pour filmer les faits et gestes de la population en temps et en heure. C’est déjà Big Brother ici… »
Un bombardement attendu et prévisible depuis le lancement en septembre dernier de l’opération américaine Southern Spear contre les réseaux de trafic de drogue liés au gouvernement de Nicolas Maduro. Toute la journée d’hier, le régime, avec ses tanks et ses policiers à moto, a tenté de montrer un semblant de maîtrise, malgré la capture rapide de Nicolas Maduro par les agents américains et son exil vers les États-Unis pour y être jugé.
« On attend de voir maintenant si Maria Corina Machado revient au pays pour assurer la transition », affirme au JDD Vladimir Villegas un brin ironique. Ce chaviste dissident, ancien député du Parti socialiste du Venezuela et ex-conseiller diplomatique au Proche-Orient, avait du mal à réaliser l’arrestation de l’ancien chef d’État. « Le départ de Maduro a créé un vide. Il a certainement été trahi. On voulait voir des images de lui arrêté. On a été longtemps dans le flou, le ministre de la Défense a parlé, d’autres sont restés discrets. Maintenant, nous craignons de plus en plus des exactions, des règlements de compte sanglants », confiait-il encore au JDD, avant que la communication téléphonique ne soit coupée.
Propagande du régime
En effet, sur toutes les chaînes de télévision vénézuéliennes bloquées sur les messages de propagande du régime, le général Vladimir Padrino Lopez, tout de vert olive vêtu, est apparu sur le petit écran, dans une image de piètre qualité, un texte à la main invitant à la résistance du peuple. « Sous prétexte de lutter contre le narcotrafic, insistait le ministre de la Défense, ils veulent un changement de régime, plus proche de leurs intérêts. Ils ont piétiné le droit à l’auto-détermination de notre pays qu’on va défendre avec tout notre courage, comme avant notre héros des indépendances, Simon Bolivar. La patrie est une valeur suprême, j’invite les militaires, les miliciens, les Vénézuéliens à défendre jusqu’au bout notre république bolivarienne. »
Juste avant, la vice-présidente Delcy Rodriguez, ancienne ministre de la Communication qui avait ordonné la fermeture des chaînes de télévision d’opposition et l’arrestation de journalistes, lançait, dans un message audio, une virulente diatribe contre Donald Trump. Diosdado Cabello, le sordide ministre de l’Intérieur, surnommé « le poulpe » pour ses multiples antennes de contrôle de la population, portant un casque et un gilet pare-balles, appelait dans un message vidéo surréaliste « les Vénézuéliens au calme et à la confiance ». « Il ne faut pas sombrer dans le désespoir, face à cet ennemi terroriste qui nous a attaqués de manière lâche. » Une attente angoissante aussi pour les millions de Vénézuéliens en exil, comme Yoselin, qui écrit au JDD dans un message privé : « J’ai pleuré avec des amis au téléphone restés à Caracas, avec l’espoir de les revoir bientôt. Je vis en France depuis neuf ans, et je remercie mon pays d’accueil, mais je rêve de retourner chez moi. »
Plus étonnant, la dernière fois que Caracas a été bombardée par des avions de chasse, c’était en février 1992, sous la baguette de l’ancien leader de la révolution Hugo Chavez, qui avait tenté un coup d’État. Mis en échec, il avait alors fait de la prison, avant d’être relâché puis élu en novembre 1998, imposant dès lors un régime socialiste, de moins en moins démocratique, de plus en plus cadenassé. C’était il y a vingt-huit ans.
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