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Sécurité civile : acte II, Alexandre Rossignol, anatomie d’un pouvoir

La Dépêche par La Dépêche
8 janvier 2026
dans L'actualité locale, Politique
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9 minutes

Après notre premier volet consacré à l’affaire du général Marchi-Leccia, La Dépêche de Nouméa poursuit son enquête. Rappel indispensable : le classement sans suite pour absence d’infraction, des plaintes déposées contre lui, dont la rédaction a eu connaissance dans le cadre de ce dossier, a reconnu que l’arrêté mettant fin aux fonctions du général n’était pas justifié. Conséquence directe : un haut responsable s’est retrouvé sans emploi pendant des mois, sur la base de motifs aujourd’hui démontrés comme non fondés. C’est précisément ce point qui fait basculer l’affaire : quand une décision administrative majeure tombe juridiquement, ce n’est plus “un conflit interne”. C’est un sujet d’État, et donc un sujet de contrôle démocratique.

Dans ce deuxième article, la rédaction ne se contente pas d’ « annoncer des documents ». Elle s’appuie sur des pièces auxquelles elle a eu accès : extraits d’un document de travail présenté comme un audit interne, notes, échanges écrits, pièces comptables, références de factures, éléments de procédure, et chronologies administratives. Ces éléments, concordants, dessinent une mécanique : un pouvoir opérationnel et administratif qui se concentre autour d’un homme, au-delà des intitulés, au-delà du circuit normal, au-delà même de certaines auditions formelles.

Cet homme, c’est Alexandre Rossignol.

Des pièces datées, des faits précis, une chaîne de responsabilité identifiable

Parmi les documents consultés figure un extrait d’ « audit » daté dans son introduction : il est indiqué qu’un audit de la DSCGR (Direction de la sécurité civile et de la gestion des risques) est demandé par le président du gouvernement via lettre de mission du SGG, et qu’il est lié à des sujets particulièrement lourds : gestion des ressources humaines, gestion financière, signalement au procureur de la République visant des anomalies présumées (notamment sur les sapeurs-pompiers volontaires) et plaintes d’agents pour harcèlement moral. Le document fixe aussi une temporalité : audit “annoncé depuis novembre 2024” et mission formalisée au 11 mars 2025.

Ce cadre est essentiel : on n’est pas dans un débat d’opinion, mais dans un dossier où les mots “procureur”, “harcèlement moral”, “anomalies” et “contrôle interne” sont déjà posés noir sur blanc dans des pièces de travail.

Rossignol officiellement non auditionné… mais omniprésent dans le dossier

Le même ensemble de documents indique un fait brut : les auditeurs n’ont pas été en mesure d’auditionner deux personnes, Madame Christine Marchi-Leccia et Monsieur Alexandre Rossignol.

Mais le dossier se contredit lui-même et c’est là que le sujet devient explosif. Dans les pages suivantes, il est écrit sans détour :

À la lecture de certains éléments précis contenus dans l’audit, il est évident que M. Rossignol a été entendu d’une façon ou d’une autre.

Autrement dit : officiellement absent des auditions, Rossignol apparaît pourtant comme une figure qui circule dans les informations recueillies. Pour une institution aussi sensible que la sécurité civile, cette ambiguïté est intenable. Et elle justifie, à elle seule, une instance capable d’auditionner tout le monde, de confronter les versions et de lever les zones grises : une commission d’enquête.

L’alerte du Mont-Dore :

Autre point dur, documenté : la question des moyens héliportés et des dépenses engagées. Les pièces consultées évoquent un volume financier annuel important sur les prestations d’hélicoptères, avec deux marchés dominants. Mais surtout, elles signalent une anomalie précise :

Une facture de 6 984 000 F est mentionnée comme ayant été payée hors marché le 02/01/2024, sur une imputation libellée “autres prestations opérationnelles” (ligne normalement associée à d’autres dépenses). Le document précise que le “service fait” a été certifié, mais que le bon de commande ou la fiche d’intervention ont été demandés et qu’aucune réponse n’est parvenue au bureau concerné.

Puis vient un élément qui touche directement au cœur de notre axe : les pièces indiquent qu’un échange avec le prestataire (Hélicocéan) révèle l’existence d’une facture pour un “3ème HBE”, suivie d’un échange de mail avec M. Rossignol pour le règlement de cette facture, établie “suite à la demande d’un 3ème HBE hors marché”.

Ce point est capital parce qu’il relie trois choses :

  1. une dépense lourde, “hors marché”,
  2. une traçabilité administrative lacunaire (absence de bon de commande / fiche),
  3. et un interlocuteur identifié : Alexandre Rossignol.

Dans un territoire où une décision tardive peut faire basculer une crise (et où chaque heure compte), cette question n’est pas seulement comptable. Elle est politique : qui déclenche, qui demande, qui valide, qui paye ?

Casa del Sol : “dépense privée” ou logistique de crise, et pourquoi Rossignol revient au centre

Le dossier “Casa del Sol” apporte un second exemple, très concret, où les pièces se télescopent.

Les documents citent une facture RÉSIDENCE CASA DEL SOL n°164617 du 26/01/2024, pour un séjour “deux personnes” (22/01 au 24/01) “au nom de M. Marchi-Leccia”, avec deux éléments reprochés : absence d’engagement et absence de bon de commande, et une qualification posée : “dépense privée sans rapport avec l’activité de la direction”.

Mais là encore, une autre partie des pièces vient renforcer le doute : il est indiqué qu’un échange de mails évoque un hébergement lié à une MASC (Mission d’appui en situation de crise) venue en renfort feux de forêt, et surtout : “La réservation … a été réalisée par M. Rossignol et portée à la connaissance de la DBAF”, échanges de mails à l’appui. 

Même lecture que pour l’hélico : ce n’est pas une “rumeur”, c’est une question de circuit. Quand une dépense est contestée, ce qu’on doit clarifier, c’est la chaîne réelle : qui organise, qui réserve, qui fait imputer, qui justifie, qui contrôle. Et, dans ce dossier, Rossignol est de nouveau au point de jonction.

9 agents entendus sur 50 : l’argument institutionnel qui rend la commission d’enquête inévitable

Dernier point, presque mécanique : le document indique que, malgré un courrier du SGG annonçant la réception de l’ensemble des agents, seuls 9 agents auraient été entendus sur un effectif de 50.

Que l’on considère ce chiffre comme un simple état des lieux ou comme une faiblesse méthodologique, il produit le même résultat : un dossier aussi sensible ne peut pas être clos sur une base aussi étroite. Un audit interne, même s’il existe, même s’il circule, ne remplace pas un contrôle démocratique. La commission d’enquête, elle, peut convoquer, auditionner, recouper, imposer la contradiction, obtenir des documents complets, et reconstruire les décisions au bon niveau.

Usurpation, “appellations” et progression hors circuit : le volet statutaire qui verrouille l’angle Rossignol

À ces éléments opérationnels et financiers s’ajoute un volet statutaire, tout aussi explosif, étayé par les documents déjà transmis à la rédaction dans ce dossier : la trajectoire administrative professionnelle d’Alexandre Rossignol, avant tout agent contractuel de droit public qui n’a jamais été fonctionnaire.

Les pièces retracent une progression de carrière où apparaissent, au fil des années, des “appellations” et grades qui interrogent sur le respect du circuit normal (concours, intégration, cadre statutaire). Plusieurs dates ressortent des documents consultés : mention d’une construction de carrière dès la fin des années 1990, puis des étapes successives, jusqu’à des formulations du type “appellation de lieutenant” et, plus tard, “capitaine … professionnel”, alors même que le cadre des sapeurs-pompiers professionnels en Nouvelle-Calédonie est encadré par la délibération 65/CP du 17 novembre 2008.

Le point de bascule, lui, est simple : si un agent est perçu comme officier et agit comme officier, mais que sa situation n’est pas verrouillée par le droit, alors la question ne concerne plus seulement les galons. Elle concerne potentiellement :

  • l’autorité exercée,
  • les décisions influencées,
  • et les éventuels avantages liés au statut (vacations, responsabilités, indemnités).

C’est exactement ce que la commission d’enquête doit trancher, documents à l’appui, auditions à l’appui, sans arrangements.

Pourquoi l’affaire Marchi-Leccia rend la commission d’enquête politiquement obligatoire

On peut toujours tenter de réduire ce dossier à une guerre interne. Sauf que l’affaire Marchi-Leccia a déjà démontré une chose : une décision administrative majeure a été jugée injustifiée par la justice, laissant un général sans emploi pendant des mois sur des bases qui ne tenaient pas.

Une démocratie ne peut durablement supporter ce type de séquence sans l’activation de ses contre-pouvoirs. Lorsque, dans le même temps, des documents internes laissent apparaître des dépenses engagées en dehors des procédures de marché classiques, une traçabilité incomplète des flux, des circuits de justification peu lisibles, ainsi que des divergences manifestes entre certaines auditions et les pièces produites, la question cesse d’être politique ou médiatique. Elle devient institutionnelle.

D’autant plus que l’ensemble s’inscrit dans un cadre statutaire particulièrement lourd et révèle une concentration de fait de l’influence décisionnelle. Dans ces conditions, l’ouverture d’une commission d’enquête ne relève plus d’un choix éditorial ni d’une appréciation subjective, mais d’une exigence démocratique. Le Congrès ne peut s’y soustraire sans fragiliser le principe même de responsabilité publique.

Cette démarche n’a pas vocation à mettre en cause un homme, son parcours ou son engagement au service de la collectivité, a fortiori lorsqu’il s’agit d’un pompier. Elle consiste à mettre en lumière des faits et une méthode de fonctionnement désormais incompatibles avec les exigences contemporaines de transparence et de séparation stricte entre intérêt public et intérêts particuliers, d’autant lorsque la victime est un Général à la carrière exemplaire.

La Dépêche de Nouméa poursuivra ce dossier, pièce par pièce, méthode par méthode. Parce qu’en matière de sécurité civile, l’opacité n’est pas une option. Et parce qu’aujourd’hui, la question n’est plus “y a-t-il un problème ?” mais : qui assumera, politiquement, de faire toute la lumière ?

Tags: Alcide PongaAlexandre RossignolDBAFDSCGRgénéral Marchi-Lecciagouvernement

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