Le 10 janvier 1959, à peine quelques semaines après l’entrée en vigueur de la Ve République voulue par le général de Gaulle, un scandale sordide éclate.
Il met en cause l’un des plus hauts responsables de la République précédente : le président de l’Assemblée nationale, André Le Troquer.
L’affaire des « ballets roses » révèle une réalité longtemps tue : l’existence d’un réseau de prostitution de mineures fréquenté par des notables et des responsables politiques.
Un héritage moral empoisonné pour un régime qui prétendait restaurer l’autorité de l’État et la dignité de la fonction publique.
D’ascension républicaine à chute morale
Issu d’un milieu très modeste, fils d’une femme de ménage, André Le Troquer incarne d’abord la méritocratie républicaine classique.
Excellent élève, il devient avocat, milite très jeune au sein de la SFIO de Jean Jaurès et s’ancre politiquement dans le 12ᵉ arrondissement de Paris.
Mutilé de la Grande Guerre, décoré, il se forge une image de patriote irréprochable.
Il traverse les régimes, se lie à Marcel Cachin comme à Tixier-Vignancour, est élu député en 1936 et fait partie des parlementaires opposés à la capitulation de 1940.
Avocat de Léon Blum lors du procès de Riom, président du conseil municipal de Paris après la Libération, ministre sous la IVe République, il atteint le sommet institutionnel.
Mais derrière cette façade républicaine, une réalité bien plus sombre se dessine.
Tout commence par une révélation du journal Le Monde. Un policier est placé sous mandat de dépôt pour détournement de mineures.
Son rôle est central : il recrute des jeunes filles âgées de 14 à 20 ans, issues de milieux modestes, parfois de maisons de correction.
À l’époque, la majorité est fixée à 21 ans, mais la gravité morale des faits ne fait aucun doute.
Il promet à ces adolescentes, et parfois à leurs parents, des carrières de danseuses ou de mannequins, en échange de leur complaisance.
Les rendez-vous ont lieu au pavillon du Butard, à La Celle-Saint-Cloud, bâtiment mis à disposition des présidents de l’Assemblée nationale.
Très vite, des noms circulent.
Celui d’André Le Troquer apparaît, alors président de l’Assemblée nationale en exercice.
L’horreur au cœur des institutions
Les témoignages recueillis sont glaçants. Les jeunes filles racontent avoir été contraintes de danser nues, de subir des relations sexuelles imposées, parfois accompagnées de violences physiques.
Certaines évoquent des scènes de flagellation, dans un climat d’humiliation totale.
Les chorégraphies sont organisées par Élisabeth Pinajeff, présentée comme une comtesse roumaine, en réalité la maîtresse de Le Troquer.
Le quotidien France-Soir forge alors l’expression qui restera : les « ballets roses » de la République.
Une formule qui choque autant qu’elle révèle l’abîme moral dans lequel certaines élites ont sombré.
Une opinion divisée, une justice clémente
L’opinion publique se fracture. Une partie du pays est scandalisée.
Une autre relativise, ironise, parlant de simples « divertissements » entre adultes consentants et jeunes filles prétendument débauchées.
Le procès se tient devant le tribunal correctionnel de Paris, à huis clos, et non devant les assises.
Vingt-trois prévenus comparaissent. Les peines vont jusqu’à cinq ans de prison ferme.
Mais André Le Troquer, lui, écope d’un an de prison avec sursis et de 9 000 nouveaux francs d’amende.
Le juge invoque son « long passé de services rendus » et le souci de ne pas « accabler un vieil homme ».
L’indulgence judiciaire devient le symbole d’une impunité de caste.
De l’aveuglement d’hier aux leçons d’aujourd’hui
Pendant des décennies, ce type de faits fut minimisé, relativisé, voire intellectuellement justifié.
Dans les années 1970, certains cercles progressistes vont jusqu’à banaliser la pédophilie au nom d’une prétendue libération des mœurs.
Des écrivains comme Gabriel Matzneff ou des figures politiques comme Daniel Cohn-Bendit tiennent publiquement des propos aujourd’hui unanimement condamnés.
Il faudra attendre les années 1990 pour que la société, la loi et même la gauche culturelle opèrent un véritable retournement moral.
Aujourd’hui, la pédophilie est reconnue comme l’un des crimes les plus odieux qui soient. Et c’est heureux.
Soixante ans après les « ballets roses », l’affaire Jeffrey Epstein rappelle que ces comportements ne relèvent pas d’un passé révolu.
Partout où l’argent, le pouvoir et le sentiment d’impunité se rencontrent, les mêmes dérives réapparaissent.
L’affaire Le Troquer reste ainsi un avertissement historique.
Elle rappelle que la République ne se protège pas seulement par des institutions solides, mais par une exigence morale sans concession, y compris et surtout envers ses élites.


















