Procès Landru : la France face à l’horreur

Deux guerres, des veuves isolées, des petites annonces… et un homme au regard froid qui défia la justice jusqu’au bout.
Condamné à mort sans qu’aucun corps ne soit formellement identifié, il reste l’un des criminels les plus troublants de l’histoire judiciaire française.
La naissance d’un escroc méthodique
Né en 1869 à Paris, Henri Désiré Landru grandit dans un milieu modeste. Fils d’un chauffeur et d’une couturière, il reçoit une éducation correcte et suit des études d’architecture sans réelle vocation.
En 1893, il épouse sa cousine Marie-Charlotte Rémy. Le couple aura quatre enfants. Mais derrière la façade familiale, l’instabilité financière s’installe.
Dès les années 1900, Landru multiplie les escroqueries : fausses affaires commerciales, détournements de fonds, abus de confiance. Les tribunaux le condamnent à plusieurs reprises.
En 1909, il soutire des titres financiers à une femme rencontrée par une agence matrimoniale. Ce procédé deviendra central dans son parcours criminel.
En 1914, il est condamné pour escroquerie aggravée et menacé de relégation au bagne en Guyane. Il prend la fuite. Dès lors, il vit sous de fausses identités.
La Première Guerre mondiale bouleverse la société française : de nombreuses femmes se retrouvent seules, fragilisées par l’absence ou la mort des hommes au front. Landru exploite ce contexte.
Sous plus de 80 pseudonymes, il publie des annonces matrimoniales dans la presse :
Monsieur sérieux, ayant un petit capital, désire épouser veuve ou femme incomprise…
Il correspond avec des centaines de femmes. Son carnet noir pièce majeure du dossier recense près de 283 contacts féminins, avec des détails précis sur leurs ressources et leur situation familiale.
Il loue successivement des pavillons isolés à Vernouillet puis à Gambais, dans les Yvelines. Les femmes sélectionnées y séjournent avec lui. Elles disparaissent ensuite.
Gambais : les disparitions qui alertent
Entre 1915 et 1919, plusieurs femmes cessent brutalement de donner signe de vie après avoir annoncé à leurs proches un futur mariage.
En 1918, deux familles écrivent au maire de Gambais pour signaler des disparitions similaires impliquant un homme utilisant le nom « Fremyet ».
Les soupçons s’accumulent. Les habitants décrivent un petit homme chauve et barbu, arrivant avec des compagnes différentes et repartant toujours seul.
L’enquête est ouverte sous l’autorité du commissaire Dautel.
En avril 1919, Landru est reconnu à Paris par un proche d’une disparue. Il est arrêté le 12 avril 1919.
Les perquisitions à Gambais révèlent des éléments troublants :
– des effets personnels féminins
– des fragments d’os calcinés
– d’importantes quantités de cendres dans la cheminée et la cuisinière
Les enquêteurs découvrent également des billets de train correspondant aux allers-retours effectués avec les femmes disparues mais uniquement des allers simples pour elles.
Aucun corps complet n’est retrouvé. C’est le cœur de la stratégie de défense.
Un procès spectaculaire sous la IIIe République
Le procès s’ouvre le 7 novembre 1921 devant la cour d’assises de Seine-et-Oise, à Versailles.
La France entière suit l’affaire. La presse en fait ses gros titres. Des personnalités comme Colette ou Maurice Chevalier assistent aux audiences.
Landru est défendu par Vincent de Moro-Giafferi, avocat réputé pour son talent oratoire.
L’accusé adopte une posture ironique et provocatrice. Il reconnaît les escroqueries, mais nie formellement les meurtres.
Son argument central est simple : comment condamner pour assassinat sans cadavre identifié ?
L’accusation s’appuie sur :
– le carnet noir
– les objets personnels retrouvés
– les incohérences dans ses explications
– les restes osseux analysés
Le 30 novembre 1921, le verdict tombe : condamnation à mort pour onze assassinats.
Son recours en grâce est rejeté par le président de la République, Alexandre Millerand.
Le 25 février 1922, à 6 h 05, Henri Désiré Landru est guillotiné à la prison Saint-Pierre de Versailles.
Jusqu’au bout, il ne reconnaît aucun meurtre. À son avocat qui lui demande s’il avoue enfin, il répond :
Cela, maître, c’est mon petit bagage.
Une affaire fondatrice de la justice criminelle moderne
L’affaire Landru marque un tournant. Elle pose une question fondamentale : la preuve peut-elle exister sans corps ?
Les jurés ont estimé que l’accumulation d’indices concordants suffisait à établir la culpabilité.
Ce dossier reste aujourd’hui étudié dans l’histoire judiciaire française comme un exemple de condamnation reposant sur un faisceau d’éléments matériels et circonstanciels.
Il est souvent présenté comme le premier tueur en série français, même si cette qualification est postérieure aux faits.
Loin du mythe romantique entretenu par la presse de l’époque, Landru apparaît avant tout comme un escroc méthodique ayant exploité la vulnérabilité de femmes isolées dans un pays meurtri par la guerre.
Une France frappée par le deuil, mais attachée à l’autorité de la loi.
Et face à l’absence de corps, c’est la force des preuves cumulées qui a tranché.

