À bas bruit, sans slogans ni caricature, une filière longtemps marginalisée sort de l’ombre.
Face à un projet de réglementation jugé brutal et mal préparé, les gérants de nakamals ont décidé de ne plus subir.
Une filière culturelle sommée de rendre des comptes
Depuis plusieurs années, les nakamals traînent une réputation dégradée, souvent alimentée par des amalgames faciles et une méconnaissance profonde du terrain. Dans ce contexte tendu, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie souhaite mieux encadrer l’ouverture et l’exploitation de ces établissements, sans toujours distinguer la réalité des abus marginaux.
Face à cette pression croissante, une réponse structurée a vu le jour fin 2025 avec la création de la Fédération des Artisans du Kava (FAK). Objectif : sortir de l’isolement, parler d’une seule voix et participer activement à la réflexion réglementaire, plutôt que de la subir.
Un mémorandum officiel a été transmis au gouvernement, au Congrès, au CESE, aux communes et au Sénat coutumier. Un document clair, factuel, sans posture idéologique, qui pose noir sur blanc la position des exploitants face aux projets de loi et à l’intensification récente des contrôles.
La fédération rappelle des principes simples mais essentiels : le kava n’est pas une drogue, il ne peut être assimilé à l’alcool, et un gérant de nakamal n’est ni policier ni agent de contrôle. Fermer un établissement pour des faits commis par des clients relève, selon eux, d’une logique injuste et juridiquement fragile.
Se structurer pour être crédible et irréprochable
Un mois après sa création, la FAK s’est réunie le samedi 10 janvier 2026 afin de faire un point d’étape et d’adopter un règlement intérieur. La dynamique est réelle : 25 gérants adhérents, deux importateurs et trois laboratoires ont déjà rejoint la fédération, principalement à Nouméa, Païta et au Mont-Dore.
Mais la fédération ne cherche pas à défendre l’approximation. Bien au contraire. D’ici quatre mois, elle annonce qu’elle ne conservera que les membres en règle, disposant d’une patente, d’un RIDET et respectant des normes d’hygiène strictes.
Pour de nombreux gérants, cette structuration marque une rupture culturelle profonde. Pendant des décennies, chacun travaillait dans son coin, sans réseau ni accompagnement. Après quarante ans d’exercice souvent solitaire, ces professionnels découvrent la force du collectif.
Beaucoup n’ont connu que ce métier et se heurtent aujourd’hui à une administration complexe. La fédération entend aussi jouer un rôle pédagogique, afin de permettre à ces acteurs économiques de comprendre et de respecter les règles, sans être écrasés par elles.
Dialogue avec l’État et refus de l’amalgame sécuritaire
Sur le plan institutionnel, la FAK a déjà multiplié les contacts. Une rencontre a eu lieu avec la directrice de cabinet du Haut-commissaire. Le sujet central : la présence de cocaïne dans certains nakamals, qui inquiète légitimement les autorités.
La fédération ne nie pas le problème. Elle refuse cependant l’amalgame. « Leur souci, c’est les stupéfiants », reconnaît un membre de la FAK, tout en rappelant que la cocaïne n’est ni produite ni vendue par la filière kava. Assimiler l’ensemble des nakamals à un problème de stupéfiants serait une erreur stratégique et morale.
Les deux parties se sont accordées pour se revoir dans trois mois afin de travailler sur une stratégie commune. La FAK martèle également une demande centrale : la réalisation d’une étude préalable sérieuse, avant toute réforme. Aujourd’hui, les chiffres manquent cruellement.
À Ducos, la fédération estime à 60 le nombre de nakamals, accueillant entre 3 000 et 5 000 personnes chaque soir, sans qu’aucune donnée officielle ne le confirme.
On ne sait pas exactement combien il y a de nakamals à Nouméa, déplore le président.
Sans cartographie, sans statistiques, sans étude d’impact, toute réglementation risque de mettre en danger des familles, des emplois et une pratique culturelle essentielle, sans résoudre les véritables problèmes de sécurité.
Une nouvelle étape est attendue le 24 janvier, avec une rencontre inédite entre les gérants et Christopher Gygès, auteur du projet de loi contesté. Pour la première fois, les professionnels espèrent un échange direct, concret et sans posture.
Au-delà des textes, la FAK défend une vision du nakamal comme lieu social, apaisé et multiculturel, où les statuts s’effacent. Un espace de cohésion que beaucoup refusent de voir sacrifié sur l’autel de la facilité politique.


















