Le numérique français sous influence américaine ?

La souveraineté ne se joue plus seulement sur les frontières, mais aussi dans les serveurs et les logiciels.
Un rapport parlementaire alerte sur une dépendance numérique qui fragilise l’État français face aux géants américains.
Une dépendance numérique devenue un enjeu stratégique
La souveraineté numérique est désormais un enjeu majeur de puissance. Dans un contexte marqué par les rivalités économiques et géopolitiques, la France découvre à quel point son fonctionnement quotidien repose sur des technologies étrangères.
Le premier tome du rapport de la commission d’enquête parlementaire, enregistré à l’Assemblée nationale le 8 juillet 2026, dresse un constat préoccupant. Les parlementaires ont étudié la dépendance de l’État, des administrations et des grandes entreprises françaises aux logiciels, aux infrastructures cloud et aux hébergeurs de données.
Le diagnostic est sans détour. Les principaux outils indispensables au fonctionnement de l’administration française restent largement contrôlés par des entreprises américaines, alors même que ces technologies constituent désormais des infrastructures critiques.
Le rapport distingue deux grands sujets.
Le premier concerne le stockage et le traitement des données, à travers les data centers et les plateformes de cloud.
Le second porte sur les logiciels essentiels qui permettent à l’économie de fonctionner : systèmes d’exploitation, suites bureautiques, moteurs de recherche et bases de données.
Les chiffres montrent une dépendance particulièrement importante.
64 % des dépenses logicielles des directions des systèmes d’information de l’État sont consacrées à des fournisseurs extra-européens.
Pour les logiciels utilisés quotidiennement par les agents publics, comme les suites bureautiques ou les systèmes d’exploitation, cette dépendance atteint 90 %.
Autrement dit, l’administration française continue de fonctionner principalement avec des solutions développées hors d’Europe.
Microsoft demeure omniprésent grâce à Windows et à Microsoft 365. Oracle conserve également une place centrale dans la gestion des bases de données.
Les rapporteurs rappellent toutefois que de nombreuses applications métiers des ministères sont développées par des entreprises françaises.
La faiblesse concerne surtout les logiciels dits « supports », devenus indispensables au fonctionnement de l’ensemble des services publics.
Cette réalité soulève une question de souveraineté.
Un État peut-il réellement être indépendant lorsqu’il dépend de technologies contrôlées par des acteurs étrangers ?
Le rapport estime que cette interrogation mérite désormais une réponse politique.
Cloud, données et intelligence artificielle : les nouvelles vulnérabilités françaises
L’autre point d’inquiétude concerne l’hébergement des données. Les ministères privilégient encore, dans la majorité des cas, des infrastructures internes sécurisées.
En revanche, les grandes entreprises publiques et privées utilisent massivement le cloud, c’est-à-dire le stockage distant des données.
Or, la place des fournisseurs européens continue de reculer. Le rapport rappelle qu’ils représentaient 27 % du marché en 2017. Aujourd’hui, leur part est tombée à 15 %.
Cette évolution traduit une concentration croissante du marché entre les mains des grands groupes américains.
Les parlementaires soulignent que cette concentration ne constitue pas seulement un enjeu économique.
Elle pose également une question de sécurité nationale. Les données représentent désormais une ressource stratégique.
Dans un contexte international marqué par les tensions diplomatiques, elles peuvent faire l’objet d’espionnage économique, industriel ou politique.
Le rapport rappelle également les conséquences du Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) américain.
Cette législation permet aux autorités américaines, sous certaines conditions prévues par le droit des États-Unis, d’accéder à certaines communications électroniques concernant des ressortissants étrangers.
Pour les rapporteurs, cette extraterritorialité juridique constitue un facteur supplémentaire de vulnérabilité.
Le document attire également l’attention sur le poids du lobbying des grands groupes numériques extra-européens au sein des institutions européennes.
Cette influence participe, selon la commission, au maintien d’une forte dépendance technologique.
L’intelligence artificielle figure également parmi les sujets étudiés. Les parlementaires soulignent que l’IA transforme déjà profondément le marché du travail.
Ils rappellent aussi que son développement nécessite une puissance de calcul considérable.
Cette évolution entraîne une hausse importante des besoins énergétiques. Le rapport souligne ainsi que la puissance actuellement réservée aux projets de data centers représente déjà 24 % de la puissance nucléaire française.
La France accueille actuellement 352 data centers, dont près de 70 % sont implantés en Île-de-France.
Les auteurs estiment qu’une réflexion nationale devient indispensable afin de concilier développement numérique, sécurité énergétique et souveraineté.
Ils regrettent également une gouvernance dispersée.
Aujourd’hui, plusieurs ministères poursuivent leurs propres projets de cloud sans véritable coordination interministérielle.
Selon la commission, cette fragmentation nuit à l’efficacité de la politique numérique française.
Open source, logiciels libres et souveraineté : les pistes avancées par les députés
Face à ces constats, le rapport formule 18 propositions destinées à renforcer la souveraineté numérique française.
L’une des principales recommandations concerne le développement massif de l’open source.
Les logiciels libres permettent aux administrations et aux entreprises de modifier le code, de l’adapter à leurs besoins et de réduire leur dépendance vis-à-vis d’éditeurs étrangers.
Le rapport cite notamment l’exemple de la Gendarmerie nationale, qui a déjà réalisé un basculement complet vers des solutions open source.
Pour les parlementaires, cette expérience démontre que des alternatives crédibles existent.
Ils proposent que les collectivités territoriales équipent progressivement les établissements scolaires exclusivement avec des logiciels libres.
Cette orientation viserait à favoriser une culture de l’indépendance numérique dès la formation des élèves.
La commission recommande également que les logiciels libres deviennent obligatoires dans les marchés publics des administrations, des opérateurs de l’État, des entreprises publiques et des sociétés concessionnaires d’un service public à l’horizon 2030.
Les rapporteurs souhaitent aussi renforcer les capacités européennes dans le cloud.
Ils préconisent le développement d’hyperscalers français et européens, capables d’offrir des services compétitifs tout en garantissant une meilleure maîtrise des données.
Autre proposition forte : un moratoire sur les nouveaux projets de data centers qui ne répondraient pas à un impératif de souveraineté.
L’objectif est de réserver les capacités énergétiques disponibles aux infrastructures considérées comme stratégiques pour la France.
Enfin, la commission appelle à une gouvernance beaucoup plus cohérente.
Elle estime qu’une politique interministérielle du numérique permettrait de coordonner les investissements, d’éviter les doublons et de renforcer la résilience des infrastructures françaises.
Au-delà des aspects techniques, le rapport rappelle qu’à l’heure où les données, les logiciels et l’intelligence artificielle deviennent des instruments de puissance, la souveraineté numérique ne relève plus seulement de l’innovation, mais aussi de l’indépendance nationale.
(Crédit photo : Sipa/DPA)

