UGPE : quand une association de parents d'élèves assigne les enfants à leur race

Il faut relire la phrase deux fois pour y croire. Elle n'a pas été prononcée dans un meeting, ni taguée sur un mur. Elle figure dans le communiqué d'une association de parents d'élèves, l'UGPE, à propos d'un programme scolaire : un dispositif « imaginé par des Européens » pour « transformer les petits Kanak et Océaniens de gré ou de force ».
De quoi parle-t-on ? De « Bien avec mon école », lancé le 28 juillet par la province Sud et l'État. Près de 200 millions de francs par an, sur cinq ans, adossés au pacte de refondation. Neuf écoles prioritaires du Mont-Dore, de Dumbéa, de Païta et de Nouméa, choisies parmi celles qui comptent le plus d'élèves boursiers, comme Edmond-Desbrosse à Kaméré. Et 26 professionnels supplémentaires dès cette année, 33 en 2027 : enseignants spécialisés, éducateurs, travailleurs sociaux, psychologues, orthophonistes, infirmiers.
Voilà le « projet de formatage » dénoncé par l'UGPE : des orthophonistes pour des enfants qui ne maîtrisent pas la lecture, des psychologues pour des élèves cabossés par la crise, des infirmiers dans les quartiers où l'on ne consulte pas. On cherche encore l'appareil idéologique. On ne trouve que du soin.
La ligne rouge
Car c'est bien là que le communiqué bascule. En affirmant que le dispositif viserait à transformer « les petits Kanak et Océaniens », l'UGPE ne critique plus une politique publique : elle assigne des enfants de sept ans à une origine ethnique, et des fonctionnaires à une couleur de peau. Des « Européens » d'un côté, des « petits Kanak » de l'autre. Dans une école publique. En 2026.
La province Sud a répondu ce qu'il fallait répondre, et on aimerait que cela aille de soi : il n'existe ni enfants européens, ni enfants kanak, ni enfants océaniens, il n'existe que des enfants de Nouvelle-Calédonie qui ont tous le même droit à la réussite. La collectivité parle de « propos racistes » et de « faute morale particulièrement grave ». Le mot est fort. Il est mérité.
Et pendant que l'on ethnicise, les chiffres, eux, ne trient personne. Lors de la dernière Journée de défense et de citoyenneté, sur environ 4 000 jeunes Calédoniens convoqués, près d'un millier ont été repérés en situation de décrochage, d'illettrisme ou de non-qualification. Un sur quatre. C'est pour eux, exactement pour eux, que ce dispositif existe. Ce sont eux, exactement eux, que l'UGPE somme d'attendre une hypothétique « réforme structurelle » avant d'avoir droit à un orthophoniste.
Une association qui fait campagne
Reste à comprendre d'où parle l'UGPE. Officiellement, d'une union de groupements de parents d'élèves. Dans les faits, d'un acteur politique qui ne s'en cache même plus. Le 10 juin dernier, l'association adressait un questionnaire aux 23 listes candidates aux provinciales. Exercice légitime. Deux semaines plus tard, en revanche, elle franchissait un cap qu'aucune fédération de parents ne devrait franchir : appeler explicitement à voter pour les listes « centristes et indépendantistes », présentées comme les seules prêtes à « changer le système scolaire ».
Une association de parents d'élèves qui donne des consignes de vote, ce n'est plus une association de parents d'élèves. C'est un relais partisan qui utilise les enfants comme fonds de commerce. Et son communiqué de juillet s'éclaire alors d'une lumière crue : il ne s'agit pas d'éducation, il s'agit de politique. Le dispositif a un défaut impardonnable aux yeux de l'UGPE, et un seul : il est porté par la province Sud et par l'État, à onze mois d'échéances électorales dont l'association a déjà choisi le camp.
Au passage, l'UGPE s'offre un bouc émissaire commode : les enseignants, rendus responsables des mauvais résultats et du décrochage. Ces mêmes enseignants qui, depuis le 13 mai 2024 et les conséquences sociales de l'insurrection, ont continué d'ouvrir les classes, d'accueillir les enfants et de faire vivre l'école dans des conditions parfois indignes. Les désigner comme coupables, depuis un communiqué, voilà le courage de l'UGPE version 2026.
La question qui reste
On peut débattre de tout. De la contextualisation des programmes, de la place des langues kanak, de la formation des maîtres, « qui ne devrait pas relever de l'État tout seul », comme le dit le secrétaire de l'association, Jean-France Toutikian. Ce débat est ancien, il est légitime, et le Projet éducatif calédonien en porte la trace. Mais rien de tout cela ne se joue dans ce dispositif, qui ne modifie ni les programmes ni le projet éducatif : il ajoute des adultes autour d'enfants qui coulent.
Alors la question est simple, et elle mérite d'être posée publiquement au président de l'UGPE : quand un enfant de Kaméré ne sait pas lire à l'entrée en sixième, que lui proposez-vous, concrètement, à la rentrée prochaine ? Pas en 2030, pas après la « refondation du système », pas après les élections. En février.
Le communiqué de l'UGPE ne répond pas à cette question. Il y renonce, au profit d'une grille de lecture où la couleur des concepteurs d'un programme compte davantage que le sort de ses bénéficiaires. C'est le vieux poison calédonien appliqué aux plus petits : avant de tendre la main à un enfant, demander d'abord qui la tend, et à qui.
Les mille décrocheurs de la JDC, eux, n'ont pas de communiqué. Ils ont besoin d'un adulte de plus dans la classe. L'UGPE leur offre un tract.
