L'Europe achète français

Résumé IA
L'industrie française de défense a enregistré 21,2 milliards d'euros de commandes en 2025, selon le rapport au Parlement, marquant une deuxième année consécutive au-dessus de ce seuil et plaçant la France au deuxième rang mondial des exportateurs. Les ventes sont portées par les Rafale, les frégates et les missiles, tandis que les commandes des pays européens ont bondi de 259 % entre 2021 et 2025.
Vingt et un milliards d'euros. Le chiffre est tombé, il ne souffre aucune interprétation. Pendant qu'une partie du pays s'applique à raconter son propre déclin, l'industrie française de défense vient de signer sa deuxième année consécutive au-dessus des vingt milliards.
Deux années au-dessus des vingt milliards : la démonstration par les faits
21,2 milliards d'euros de prises de commandes. C'est le montant que le rapport 2026 au Parlement sur les exportations d'armement met noir sur blanc. Deuxième année de suite au-delà du seuil symbolique des vingt milliards. Deuxième rang mondial. Et cela dans un environnement où, on nous l'expliquait doctement, la France n'aurait plus les moyens de ses ambitions.
Le contexte, lui, n'a rien de réjouissant. Ukraine, Proche-Orient, Asie, Afrique : les crises ne se succèdent plus, elles se superposent. La Revue nationale stratégique 2025 avait déjà décrit cette dégradation continue de l'environnement sécuritaire. Le monde s'arme parce qu'il a peur. La France, elle, vend parce qu'elle sait produire.
Derrière le chiffre global, des contrats bien réels. L'Inde a commandé vingt-six avions Rafale et les armements associés pour sa marine. L'Indonésie a signé pour deux sous-marins d'attaque conventionnels. La Grèce a confirmé une quatrième Frégate de défense et d'intervention. Le Luxembourg s'est offert un satellite de télécommunications militaires. Quatre pays, quatre continents ou presque, une même signature industrielle.
La répartition sectorielle en dit long sur nos points forts. L'aéronautique pèse environ 40 % des prises de commandes de l'année. Le naval en représente près de 19 %, les matériels terrestres environ 12 %, les radars et systèmes de communication 2 %.
Reste le poste qui grimpe le plus vite : les missiles, 18 % du total, en progression de 15 % en un an. La plus forte hausse de l'année. Ceux qui suivent les champs de bataille contemporains comprendront sans mal pourquoi.
L'Europe se réarme et découvre enfin le chemin de Paris
Le basculement est spectaculaire. Entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025, les livraisons d'armement français ont augmenté de 22 %. Mais c'est du côté européen que l'inflexion est la plus nette : les prises de commandes émises par d'autres pays européens bondissent de 259 %.
Deux cent cinquante-neuf pour cent.
En 2025, 5,68 milliards d'euros de commandes ont été signés avec des pays de l'Union européenne. Le Livre blanc pour une défense européenne à l'horizon 2030 avait fixé le cap ; les carnets de commandes français en constituent la traduction la plus concrète. Pendant des années, on a expliqué à Paris que sa base industrielle et technologique de défense relevait d'une coquetterie nationale coûteuse. Il aura fallu la guerre à nos portes pour que le continent redécouvre la vertu d'un pays capable de fabriquer lui-même ses avions, ses frégates et ses sous-marins.
Il serait pourtant naïf de crier victoire. Les importations d'armes des pays de l'UE ont plus que triplé entre 2016-2020 et 2021-2025, et leur premier fournisseur reste américain. L'Europe se réarme, oui mais elle continue massivement d'acheter ailleurs ce qu'elle pourrait produire chez elle. C'est un choix. Il se paiera en emplois, en technologies et, le jour venu, en liberté d'action.
À cela s'ajoute une concurrence nouvelle. La Chine, la Corée du Sud et la Turquie montent en gamme, gagnent des marchés et ne s'embarrassent pas toujours des mêmes exigences. Le deuxième rang mondial n'est pas un acquis. Il se défend chaque année.
2 420 milliards d'euros : le monde s'arme, la France tient son rang
Les ordres de grandeur donnent le vertige. Les dépenses de défense mondiales ont atteint 2 420 milliards d'euros en 2025, en hausse d'environ 2,5 %. Les pays membres de l'OTAN en concentrent près de 1 401 milliards, soit plus de la moitié du total.
Les États-Unis dominent, seuls, avec 766 milliards d'euros consacrés à leur budget militaire, le premier au monde, 39,4 % de la dépense militaire mondiale selon le rapport. La Chine suit avec environ 214 milliards pour 2025, la Russie complète le podium à 160 milliards.
L'Europe, longtemps accusée à juste titre de passager clandestin, a bougé. Elle représente désormais 21 % des dépenses mondiales de défense, contre 17 % en 2022. En 2025, tous les pays de l'Union consacrent au moins 2 % de leur PIB à leur défense.
Le classement mérite qu'on s'y arrête. L'Allemagne dispose du quatrième budget militaire mondial, devant le Royaume-Uni cinquième. La France n'arrive qu'au huitième rang, l'Italie au douzième. Quant à la Pologne, elle a porté son effort à 4,30 % de son PIB et propulsé son budget au quinzième rang mondial.
Voilà le vrai enseignement de ce rapport. La France est deuxième exportateur mondial avec le huitième budget de défense. Autrement dit, elle fait beaucoup plus que son poids. Cette performance ne tient ni au hasard ni à la chance : elle repose sur des ingénieurs, des ouvriers, des sous-traitants et une chaîne industrielle que l'on a trop souvent traitée avec condescendance.
Mais un écart de cette nature ne se creuse pas indéfiniment sans conséquence. Nos partenaires investissent désormais plus que nous. L'excellence commerciale ne remplacera jamais l'épaisseur d'un budget.
Un dernier chiffre, enfin, qui résume l'époque. L'Ukraine est devenue le premier pays importateur d'armes au monde, avec 9,7 % des importations mondiales. Le soutien militaire français y est estimé à 6,5 milliards d'euros entre le 24 février 2022 et le 31 décembre 2025, auxquels s'ajoute la formation de près de 22 000 soldats ukrainiens.
Ce rapport n'est pas un communiqué de triomphe. C'est un état des lieux. Il dit que la France sait encore concevoir, produire et exporter ce que les nations s'arrachent quand la paix vacille. Il dit aussi que le monde d'après ne sera pas plus doux que celui d'avant.
Le reste n'est qu'une question de volonté.
(Crédit photo : Dassault Aviation)

