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Mémoire

10 000 morts en 4 heures

25 octobre 2026 à 12:00
5 min de lecture
10 000 morts en 4 heures

Résumé IA

Le 25 octobre 1415, la chevalerie française, malgré sa supériorité numérique, est écrasée par les archers anglais à Azincourt, faisant près de 10 000 morts. La défaite, due aux divisions internes du royaume et au terrain boueux, affaiblit la monarchie de Charles VI mais favorise l'émergence d'un sentiment patriotique français.

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Six siècles plus tard, le nom claque encore comme une gifle.
Azincourt, c’est l’histoire d’une France supérieure en nombre, terrassée d’abord par ses propres divisions.

Un roi conquérant face à un royaume sans tête

Le 25 octobre 1415, au nord de la Somme, la « fleur de la chevalerie française » tombe dans la boue d’Azincourt. Face à elle, des archers et des fantassins anglais.

Le bilan est vertigineux. Près de 10 000 morts côté français, environ 1 600 côté anglais. La bataille d’Azincourt entre ainsi dans le cercle très fermé des affrontements les plus meurtriers du Moyen Âge occidental.

Et il y a pire que les chiffres. De nombreux nobles du camp des Armagnacs, faits prisonniers, sont égorgés après leur capture, au mépris des règles chevaleresques que l’on croyait sacrées.

Pour comprendre Azincourt, il faut d’abord regarder qui se trouve en face.

Henri V est le fils d’un usurpateur. Son père, Henri Bolingbroke, avait renversé, emprisonné puis fait assassiner le roi Richard II. Le fils, jeune, énergique, ambitieux, n’a pas l’intention de se contenter de l’Angleterre.

Il observe la France. Et ce qu’il voit l’encourage.

Sur le trône, Charles VI, frappé de folie, plus souvent égaré que lucide. Autour de lui, un Conseil de régence déchiré entre deux factions rivales, Armagnacs et Bourguignons, qui se disputent le pouvoir au lieu de défendre le royaume.

Henri V saisit l’occasion. Il dénonce la trêve conclue en 1396 entre Richard II et Charles VI. Puis, en août 1414, il formule une exigence qui en dit long sur son audace : la main de Catherine, fille du roi de France, et rien de moins que la succession au trône de France.

Refus, évidemment.

Le 13 août 1415, il débarque près de Harfleur avec 1 400 navires, de l’artillerie et quelque 30 000 hommes. Le siège dure cinq semaines. Il est difficile. Une fois la ville prise, Henri V en expulse brutalement la population et y laisse une partie de son ost, c’est-à-dire de son armée.

Il reprend ensuite la route avec environ 15 000 hommes, chargés de butin, mais rongés par la dysenterie après des excès de fruits de mer. Direction Calais, pour s’y retrancher. L’armée est épuisée. Le roi anglais envisage d’attendre le printemps pour relancer l’offensive, avec l’appui de son allié, le puissant duc de Bourgogne.

Un Français allié de l’envahisseur. Tout est dit sur l’état du pays.

Un champ de boue, une armée sans chef

Pendant ce temps, Charles VI convoque le ban et l’arrière-ban, selon la vieille coutume féodale. Les chevaliers rassemblés autour des Armagnacs partent couper la route aux Anglais.

Le commandement revient au connétable d’Albret. Le roi et le Dauphin, eux, restent à Rouen, par prudence.

Sur le papier, la partie semble gagnée d’avance. Les Français disposent d’un net avantage numérique. Les hommes d’Henri V ont parcouru environ 200 kilomètres et arrivent à bout de forces.

Mais le terrain va tout renverser.

Le combat s’engage sur un pré détrempé, large d’à peine 900 mètres et bordé de bois. Dans cet étroit couloir, la supériorité numérique française devient un piège. Impossible de se déployer. Impossible de manœuvrer.

Vient ensuite le choix tactique. Les Anglais ont planté des pieux aiguisés devant leurs lignes, et leurs archers décochent des flèches redoutables. Les Français, eux, chargent à cheval. Plusieurs fois.

Pour l’historien Frédéric Encel, maître de conférences à Sciences Po Paris, cette décision s’explique par l’attachement des nobles français aux usages hérités de la vieille chevalerie. Une fidélité à la tradition qui, ce jour-là, tourne au suicide collectif.

Car dans la boue, les chevaux avancent lentement, alourdis par environ 125 kilos d’homme et de métal. Les flèches s’abattent. Les montures s’effondrent. Un chevalier à terre n’a presque plus aucune chance face aux archers et aux fantassins ennemis.

Reste le mal le plus profond : l’absence d’unité.

Côté anglais, une armée réduite, mais galvanisée par son roi en personne. Côté français, une juxtaposition de maisons nobles, chacune arrivée avec ses hommes, chacune obéissant à son propre chef. Frédéric Encel décrit un royaume travaillé par une quasi-guerre civile, où au fond personne n’obéit à personne.

En quatre heures, la bataille tourne à la mêlée. Puis à la boucherie.

Du désastre au sursaut national

Henri V exulte. La France, elle, vacille.

Les conséquences dépassent de loin le carnage du champ de bataille. Des dizaines de grands seigneurs, ducs, comtes, barons, sont tués ou retenus captifs pendant de longues années. Parmi eux, deux frères du duc de Bourgogne. Pour beaucoup d’historiens, Azincourt sonne le glas de la grande tradition chevaleresque française.

Surtout, la défaite aggrave les rivalités internes. Le royaume aborde la suite de la guerre de Cent Ans dans des conditions catastrophiques.

La monarchie, que Charles VI n’est plus en état d’incarner, descend marche après marche le chemin de l’épreuve. Jamais elle ne parut plus proche de sa fin qu’en 1420.

La leçon est brutale, et elle reste d’actualité : une nation ne tombe pas seulement sous les coups de l’ennemi. Elle tombe quand ses élites préfèrent leurs querelles à l’intérêt commun.

Et pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là.

Du fond de ce pays écartelé, en pleine déliquescence, surgit une force que personne n’attendait. Une volonté de résistance. Au point que l’on peut parler, dans les années 1420-1430, de la naissance d’un véritable sentiment patriotique.

C’est peut-être là le paradoxe d’Azincourt. La plus humiliante des défaites a contribué à faire naître ce qui allait sauver la France : la conscience d’être un peuple, et le refus de se soumettre.

(Crédit photo : Getty - D'après une peinture de J. Gilbert)