Évadé d’un asile, il prend Paris en 3 heures

Résumé IA
En octobre 1812, le général Claude François de Malet, évadé d'une maison de santé, tente de renverser l'Empire en annonçant la mort de Napoléon et en faisant arrêter les hauts dignitaires. Il parvient à contrôler Paris pendant une matinée, mais est arrêté après la résistance du général Hulin. Condamné, il est fusillé le 29 octobre.
Il a suffi d’un faux décret et d’un uniforme pour que Paris vacille. En octobre 1812, un général évadé d’un asile a failli renverser l’Empire en une matinée.
Un général évadé à l’assaut de l’Empire
Octobre 1812. Napoléon Ier est loin, très loin. Embourbé avec la Grande Armée dans les plaines russes, l’empereur ne sait pas encore qu’à Paris, un homme s’apprête à lui voler son trône.
Cet homme, c’est le général Claude François de Malet. Cinquante-huit ans. Noble de naissance, républicain de conviction.
Le paradoxe n’est qu’apparent. Commandant de la garde nationale de Dole, dans le Jura, puis capitaine à l’armée du Rhin en 1792, Malet gagne ses étoiles de général de brigade en 1799. Mais il n’a jamais digéré le coup d’État de Bonaparte. Encore moins la proclamation de l’Empire.
Proche du général Moreau, opposant de toujours, il s’est déjà fait prendre. En 1808, il reprend à son compte un complot lancé par le général Servan, ancien ministre de la Guerre, mort entre-temps. L’idée est déjà la même : faire croire à la mort de Napoléon, alors occupé par les affaires espagnoles à Bayonne. La police découvre tout. Trop de bavards, trop de monde dans la confidence.
Emprisonné, puis interné dans une maison de santé pour instabilité psychique, Malet aurait dû en rester là.
Il n’en reste pas là.
Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1812, il s’évade avec deux complices. Il enfile son uniforme. Il se présente à la caserne de la garde nationale de Popincourt et annonce, l’air grave, que l’empereur est mort.
Personne ne bronche. Ni les soldats, ni les officiers.
Neuf heures quarante-cinq : Paris presque conquis
La suite tient du vaudeville. Et pourtant, elle fonctionne.
Cinq compagnies suivent Malet jusqu’à la prison de la Force, dans le Marais. Il y fait libérer deux généraux, Lahorie et Guidal. Les deux hommes ne comprennent pas grand-chose, sinon l’essentiel à leurs yeux : l’empereur serait mort, la France a besoin d’un nouveau gouvernement. Républicain, évidemment.
Au petit matin, les conjurés frappent au cœur de l’appareil d’État. Le préfet de police Pasquier, le ministre de la Police Savary et le chef de la police secrète Desmarets sont arrêtés au saut du lit, puis conduits à la Force. Ceux qui devaient protéger le régime se retrouvent derrière les barreaux.
Le préfet de la Seine, Frochot, ne pose aucune question. Il fait préparer une salle de l’Hôtel de Ville pour accueillir le futur gouvernement provisoire.
Pendant ce temps, Malet transmet ses ordres aux garnisons des Minimes et de la Courtille : occuper le Palais-Royal, le Sénat, la Banque de France. À 9 h 45, il tient l’essentiel de la capitale.
Puis tout bascule, place Vendôme.
Le général Hulin, ancien héros de la prise de la Bastille, flaire l’imposture. Quand Malet vient en personne l’arrêter, il ne cède pas. Il exige de voir des ordres écrits.
Une simple question de procédure. Elle suffit à faire tomber le château de cartes.
Malet panique, sort son pistolet et tire. Hulin est grièvement blessé. Le conspirateur est maîtrisé, arrêté. Le coup d’État s’effondre presque aussitôt, laissant les troupes parisiennes dans l’incertitude.
La justice, elle, ne traîne pas. Malet, Lahorie, Guidal et plusieurs officiers sont traduits devant une cour martiale et fusillés dès le 29 octobre 1812. Beaucoup avaient marché de bonne foi, persuadés que l’empereur n’était plus.
Interrogé sur ses complices, Malet répond avec un aplomb resté célèbre :
La France entière, et vous-même, si j’avais réussi.
L’archichancelier Cambacérès et Savary pressent le mouvement. Ils veulent en finir avant le retour de l’empereur. Ils redoutent sa colère. Ils ont raison.
Le roi de Rome, l’héritier que tout le monde a oublié
Car le plus grave n’est pas l’audace de Malet. C’est ce qu’elle a révélé.
Pendant toute la matinée, personne, absolument personne, n’a eu le réflexe élémentaire : si Napoléon est mort, son fils, le roi de Rome, lui succède. L’enfant a à peine un an, certes. Mais la dynastie existe, les serments ont été prêtés, les institutions sont censées prévoir l’après.
Rien. Pas un ministre, pas un préfet, pas un général pour rappeler la règle.
La démonstration est cruelle : le régime ne reposait que sur un seul homme. Napoléon disparu, l’édifice s’écroulait de lui-même.
L’empereur l’apprend le 6 novembre. Il en est profondément affecté. Rentré précipitamment de Russie, il laisse éclater sa fureur devant ses dignitaires :
Eh bien ! Messieurs, vous prétendez et vous dites avoir fini votre révolution ! Vous me croyiez mort, dites-vous, et je n’ai rien à dire à cela. Mais le roi de Rome ! Vos serments ! Vos principes ! Vos doctrines ! Vous me faites frémir pour l’avenir !
Le préfet Frochot, simplement suspendu, livre le mot de la fin, d’une lucidité désarmante :
Ce diable de roi de Rome : on n’y pense jamais.
L’échec de la conjuration tient finalement à quelques officiers supérieurs qui ont compris la mystification. Quelques-uns seulement. D’autres ont continué à suivre. Le colonel Soulier, que Malet était allé réveiller, a refusé d’obéir à ceux qui avaient repris le pouvoir. Il sera condamné à mort.
Deux siècles plus tard, l’affaire Malet garde une leçon intacte. Un État ne tient pas par la seule force d’un homme, aussi exceptionnel soit-il. Il tient par la loyauté envers des institutions, par des règles de continuité que chacun connaît et respecte. Ce matin d’octobre 1812, l’Empire de Napoléon, maître de l’Europe, a failli tomber faute de l’avoir compris.
(Crédit photo : Domaine public via Wikimedia Commons)



