« Plutôt mourir que renoncer »

Résumé IA
En 1519, Magellan quitte Séville pour rejoindre les épices par l’Ouest. Malgré les mutineries et l’hiver austral, il traverse un détroit inconnu, baptisé de son nom, et atteint le Pacifique. Après sa mort en 1521, Elcano prend le relais et boucle avec le Victoria le premier tour du monde en 1522, rapportant 18 survivants sur 237 hommes.
Plutôt mourir que renoncer. Il y a plus de cinq siècles, un homme a refusé de faire demi-tour.
Et c’est cette obstination qui a ouvert à l’Europe la route du plus grand océan du globe.
Un continent qui refuse de s’ouvrir
Le contexte d’abord. Nous sommes au début du XVIe siècle, en pleine époque des Grandes découvertes.
Les navires européens repoussent les limites du monde connu. Et au cœur de toutes les convoitises, un archipel lointain : les Moluques, l’actuelle Indonésie, les fameuses îles aux épices.
Safran, cannelle, clous de girofle. Ces produits valent de l’or. Leur commerce, longtemps tenu par les Chinois, puis par les Italiens et les Arabes, est passé aux mains des Portugais.
La couronne de Castille entend bien, elle aussi, prendre sa part.
C’est là qu’entre en scène Fernand de Magellan. Navigateur portugais, il propose ses services à l’Espagne avec une idée fixe : rejoindre les épices par l’Ouest.
Le jeune roi Charles Ier, futur Charles Quint, donne son accord. Avec une condition non négociable : ne pas passer par l’océan Indien, chasse gardée du Portugal. En échange, le souverain promet à l’explorateur une série d’avantages commerciaux.
Magellan lève alors une flotte de 237 hommes répartis sur cinq navires. Le Victoria, le Trinidad, le Concepcion, le Santiago et le San Antonio.
Le 10 août 1519, l’équipage quitte Séville.
Un détail compte ici, et il est souvent oublié : au départ, personne ne parle de faire le tour du monde. Le plan est d’atteindre l’Asie en traversant le Nouveau Monde, de trouver le passage vers la Mer du Sud, puis de rentrer en Espagne.
Un aller-retour. Rien de plus.
La réalité va vite rattraper le projet.
Au XVIe siècle, l’Amérique du Sud est quasiment inexplorée. Magellan, lui, est persuadé qu’une brèche existe quelque part le long de ses côtes.
Après plus de 70 jours de traversée, la flotte atteint la baie de Guanabara, à Rio de Janeiro, le 13 décembre 1519. Les marins fouillent chaque repli du littoral. Rien.
Le 12 janvier 1520, ils entrent dans le Rio de la Plata. Même constat. Toujours pas de passage.
Les revers s’accumulent. La météo se durcit à mesure que l’on descend vers le sud. L’équipage se révolte à plusieurs reprises. Les mutineries se répètent, et l’un des navires fait naufrage.
Contraint par l’hiver austral, Magellan immobilise sa flotte dans une baie abritée. Il attend.
N’importe quel autre commandant aurait pu y voir le signe qu’il fallait rentrer. Pas lui.
En août 1520, les quatre nefs restantes reprennent la route vers le sud.
Et le 21 octobre 1520, longeant toujours la côte, la flotte aperçoit un cap aussitôt baptisé cap des Vierges. Derrière lui s’ouvre une baie mystérieuse.
Deux pilotes partent en reconnaissance. Ils reviennent avec la nouvelle tant attendue : c’est bien le passage vers l’Ouest.
Magellan réunit alors ses officiers et ses responsables pour décider de la suite. Le pilote portugais Estevao Gomes plaide pour la prudence et propose de rentrer en Espagne.
La réponse du chef de l’expédition tombe, sans appel : « Plutôt mourir que renoncer ».
Tout Magellan tient dans ces quatre mots.
La traversée de ce labyrinthe, situé au sud de l’actuel Chili, est éprouvante. Une autre caraque fait défection et met le cap sur l’Espagne. Mais un mois plus tard, l’ouverture apparaît enfin.
Devant eux s’étend un océan immense. Magellan le baptise « Pacifique ».
Le détroit de Magellan venait d’entrer dans l’histoire.
Elcano, l’homme qui a bouclé la boucle
Le nom était trompeur. Entre novembre 1520 et mars 1521, la traversée du Pacifique tourne à l’épreuve.
La faim, l’épuisement, et surtout le scorbut, qui décime l’équipage.
Quelques escales permettent de souffler. La dernière, pour Magellan, sera l’île de Mactan, aux Philippines. Animé par la volonté d’évangéliser les populations locales, y compris par la force, il meurt au combat en avril 1521.
L’expédition perd son chef. Elle ne s’arrête pas pour autant.
L’un des trois navires restants est brûlé. Il ne reste que le Victoria et le Trinidad, en piteux état. Ils atteignent malgré tout les Moluques en novembre 1521.
Les cales se remplissent de clous de girofle. Les ordres de Charles Quint sont clairs : faire demi-tour.
C’est là qu’intervient Juan Sebastian Elcano.
Officier basque, ancien mutin, il commande désormais le Victoria. Et il refuse de retraverser cet océan hostile. Elcano désobéit au roi et choisit de poursuivre vers l’Ouest, par l’océan Indien.
Pari gagnant.
Le Trinidad, lui, tente de rentrer par le Pacifique. Il sombre dans une tempête.
Le 6 septembre 1522, plus de trois ans après le départ, le Victoria rejoint l’Espagne. À son bord, 18 survivants sur les 237 hommes partis de Séville.
86 000 kilomètres parcourus en 1 080 jours. Le premier tour du monde de l’histoire est accompli.
Cinq siècles plus tard, une question divise encore. À qui revient l’exploit ? Au Portugais Magellan ou au Basque Elcano ?
Au Portugal, on accorde peu de poids au rôle du second. En Espagne, l’Académie royale d’histoire a estimé en 2019 que ce premier tour du monde fut une entreprise « exclusivement espagnole ».
Une chose est certaine. C’est Elcano qui a ramené à bon port ce qui restait de la flotte, et c’est lui qui a reçu les honneurs en 1522.
Mais sans l’homme qui, un 21 octobre, a refusé de rebrousser chemin, il n’y aurait rien eu à ramener.
Le débat reste ouvert. L’exploit, lui, demeure l’une des plus grandes prouesses de la navigation, et un rappel que l’histoire de l’Europe s’est aussi écrite par le courage de ceux qui n’ont pas reculé.
(Crédit photo : Bridgeman Images/RDA/Bridgeman Images)


