Deux siècles ont passé, mais l’héroïsme de ces hommes continue de défier le temps.
À la Bérézina, la France a cessé de reculer : elle a résisté, debout, dans le froid et le feu.
La France de Napoléon face au piège russe
C’est une page d’histoire aussi tragique que fondatrice. Le 26 novembre 1812, après cinq mois de campagne exténuante, la Grande Armée atteint enfin la rivière Bérézina. L’Empire a envoyé ses meilleurs soldats en Russie, près de 700 000 hommes au départ, convaincu que la détermination française viendrait à bout d’un empire tsariste vacillant. Mais le pays des steppes s’est transformé en piège géant : Moscou incendiée, ravitaillement détruit, hiver implacable, troupes harcelées par les Cosaques.
La retraite n’a plus rien d’une manœuvre stratégique : c’est une lutte pour la survie.
Lorsque Napoléon arrive sur les rives de la Bérézina, il ne reste que 49 000 combattants en état de tenir une arme, accompagnés par 40 000 traînards. Sur leurs talons, les 70 000 soldats de Koutouzov veulent en finir. Le fleuve est glacé, mais traître. Le froid tombe comme une sentence. La Grande Armée sait qu’elle n’a qu’une option : traverser ou mourir.
Dans cette situation où tout bascule, la France prouve sa capacité unique à se relever dans l’adversité. Face à la déroute, ce n’est pas la fuite qui domine, mais la discipline, le courage et l’ingéniosité militaire. Une résistance que beaucoup ont oubliée aujourd’hui, tant notre époque se complaît dans la victimisation plutôt que dans ce que l’histoire française a toujours incarné : la volonté, l’honneur, la ténacité.
Les pontonniers d’Eblé : 400 héros qui ont sauvé l’Empire
Le destin de la Grande Armée repose alors sur un seul homme : le général Jean-Baptiste Eblé. Contre les ordres initiaux qui lui demandaient d’abandonner son matériel, il a conservé ses outils, ses clous, ses forges portatives. Ce refus d’obéir aveuglément va sauver des milliers de vies. C’est cela aussi, l’esprit militaire français : la capacité à juger, à anticiper, à désobéir quand la survie de la nation est en jeu.
En quelques heures, ses 400 pontonniers édifient deux ponts de 90 mètres de long, cinq mètres de large, sous un déluge de tirs, sur une rivière glacée, dans un froid qui tue en quelques minutes.
Nombre d’entre eux travaillent les pieds dans l’eau gelée, cloués par la fatigue, rongés par le givre, mais déterminés à tenir. Leur sacrifice est immense : six seulement survivront à la retraite.
Pendant trois jours, tandis que le maréchal Oudinot retient les Russes dans une bataille acharnée, les soldats français, les civils, les blessés et les derniers canons franchissent ces ponts improvisés. Le 27 novembre, l’un des ponts cède et emporte des centaines de grognards dans les eaux noires. Les pontonniers se jettent alors dans la rivière pour le réparer. Une scène inimaginable aujourd’hui, dans un monde où l’on débat plus volontiers de « résilience émotionnelle » que de courage physique.
Car à la Bérézina, la France n’a pas seulement reculé : elle s’est battue, jusqu’au bout, avec un panache que l’histoire a figé dans le marbre.
Le passage et l’héritage : une défaite militaire mais une victoire française
Lorsque la Grande Armée parvient enfin à franchir la Bérézina, Napoléon conserve encore 25 000 combattants et 30 000 non-combattants. Environ 20 000 rentreront chez eux, tandis que près de 50 000 hommes, prisonniers ou déserteurs, disparaîtront dans l’immensité russe.
La campagne est un échec stratégique, mais pas une chute morale. La Bérézina n’est pas seulement un symbole de déroute : elle est un moment de vérité, où la France démontre qu’elle sait endurer, organiser, sauver ce qui peut l’être, même quand tout semble perdu.
Le nom de cette rivière est devenu dans notre langue un synonyme d’effondrement. Pourtant, l’épisode porte en lui un message d’une tout autre nature : la hauteur d’âme française au cœur de la tourmente, le sacrifice de soldats qui refusent l’abandon, la capacité d’un peuple à tenir dans la neige, la faim et le fer.
Aujourd’hui, alors que certains s’appliquent à réécrire l’histoire pour rabaisser l’héritage national, la Bérézina rappelle une évidence : la France n’a jamais été forte quand elle se lamentait, mais quand elle se battait.
Et au bord de cette rivière glacée, la Grande Armée, pourtant brisée, a offert l’une des pages les plus audacieuses de notre épopée nationale.


















