Payer le maître chanteur n'a jamais arrêté le chantage

Soixante mille personnes en vingt-quatre heures. C'est le chiffre avancé par les autorités locales pour mesurer ce qui vient de se produire à Ceuta, cette enclave espagnole posée sur la côte marocaine, à quatorze kilomètres de l'Europe continentale. Soixante mille personnes franchissant une frontière extérieure de l'Union européenne, par terre et par mer, en l'espace d'une journée. Le bilan humain, d'abord fixé à 34 morts, a été porté à au moins 57 selon les derniers décomptes : des noyés, pour la plupart, et des victimes de la bousculade contre la digue de la plage du Tarajal.
Face à cela, la réponse de Bruxelles tient en trois éléments. Deux commissaires chargés de suivre la situation, dont Magnus Brunner, dépêché auprès de Madrid. Un renfort de Frontex, arrivé après le franchissement massif, pas avant. Et une déclaration d'Ursula von der Leyen jugeant les images « inacceptables », rappelant que « nul ne peut venir dans notre Union sans respecter nos règles », et réaffirmant, au milieu de tout cela, la confiance de l'Europe dans son partenariat avec le Maroc.
C'est cette dernière phrase que l'eurodéputée Sarah Knafo a choisi d'attaquer frontalement. Et il faut reconnaître que, sur ce point précis, le raisonnement de Bruxelles mérite l'examen. Car il repose sur un présupposé que les faits contredisent : l'idée que le Maroc serait la solution à cette crise, alors que tout indique qu'il en est, au minimum, un acteur central, et au pire, l'organisateur.
Le précédent de 2021, noir sur blanc
Il ne s'agit pas d'un procès d'intention. Il s'agit d'un précédent documenté, reconnu, assumé. En mai 2021, déjà à Ceuta, déjà en quelques heures, près de dix mille personnes avaient franchi la frontière après que les gardes marocains eurent, tout simplement, cessé de garder. La raison n'avait rien de migratoire : Madrid venait d'accueillir discrètement, pour raisons médicales, Brahim Ghali, le chef du Front Polisario, ce mouvement indépendantiste sahraoui que Rabat considère comme son ennemi existentiel. La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, avait alors employé des mots qu'aucune diplomatie ne prononce à la légère : chantage, et agression.
Cinq ans plus tard, le scénario se répète à une échelle six fois supérieure. Madrid, officiellement, met en avant une autre explication : des réseaux de passeurs auraient exploité et propagé une interprétation opportuniste d'un récent arrêt du Tribunal suprême espagnol sur le traitement des arrivées par mer. Mais derrière cette version prudente, le soupçon d'une nouvelle manœuvre de pression politique marocaine circule ouvertement dans les cercles espagnols. Car une évidence demeure : soixante mille personnes ne se massent pas à une frontière militarisée, ne la franchissent pas en vingt-quatre heures, sans que l'appareil sécuritaire marocain, l'un des plus denses de la région, ait au minimum regardé ailleurs.
Payer le portier qui distribue les clés
Voici donc l'équation que l'Union européenne refuse de poser. Elle finance le Maroc, année après année, à coups de centaines de millions d'euros d'argent public européen, précisément pour qu'il joue le rôle de garde-frontière extérieur de l'Europe. Elle l'équipe, elle le forme, elle le remercie dans ses communiqués. Et le jour où Rabat a une contrariété diplomatique à faire valoir, sur le Sahara occidental ou sur tout autre dossier, il lui suffit d'entrouvrir le robinet migratoire pour rappeler à Bruxelles qui tient réellement cette frontière : jamais celui qui la finance, toujours celui qui la contrôle.
Ce n'est pas un partenariat. Un partenariat suppose des obligations réciproques et des sanctions en cas de manquement. Ici, il n'y a ni l'un ni l'autre. Il y a une rente de situation, entièrement entre les mains de Rabat, que l'Europe persiste à qualifier de solution plutôt que de reconnaître pour ce qu'elle est : la source structurelle du problème.
Sarah Knafo rappelle que l'Europe connaît déjà cette méthode par cœur. C'est celle d'Erdogan. La Turquie a reçu six milliards d'euros pour retenir les réfugiés syriens sur son sol, tout en gardant fermement la main sur le robinet, et en menaçant régulièrement de l'ouvrir dès qu'Ankara voulait obtenir quelque chose de Bruxelles. Payer le maître chanteur n'a jamais arrêté le chantage. Cela ne fait qu'en augmenter le tarif.
Pendant ce temps, l'Europe se fracture
Les conséquences, elles, ne se font pas attendre. L'Italie de Giorgia Meloni a brandi la suspension de Schengen avec l'Espagne. La France a renforcé ses contrôles aux Pyrénées. L'Espagne a renvoyé quelque 25 000 personnes au Maroc en urgence, dans des conditions juridiques que personne n'ose trop examiner. Autrement dit, un seul geste de Rabat, réel ou permis par son inaction, a suffi à fissurer en quelques jours la libre circulation européenne, ce que des années de crises n'avaient pas accompli.
Voilà la vraie leçon de Ceuta, et elle dépasse largement le cas marocain. Tant que l'Union européenne présentera sa dépendance envers des régimes tiers comme une stratégie de gestion des frontières plutôt que comme la vulnérabilité qu'elle est réellement, elle revivra, à intervalles réguliers, exactement le même scénario. Une frontière qui s'ouvre brutalement, au moment choisi par celui qui la contrôle. Des morts, comptés par dizaines, dont personne n'assume la responsabilité. Et un communiqué de Bruxelles réaffirmant sa confiance dans le partenaire qui vient de démontrer, une fois de plus, qu'il n'en est pas un.
La clé de Ceuta n'est pas à Bruxelles. Elle n'a jamais quitté Rabat. Et l'Europe continue de payer le loyer d'une porte qu'elle ne possède pas.

