La naissance d'une légende française

Deux hommes ont profondément transformé l'histoire de la sécurité en France : Georges Clemenceau et Célestin Hennion.
Leur réforme a fait entrer la lutte contre le crime dans l'ère moderne et donné naissance à une institution devenue une référence : la Police judiciaire, dont le mythique 36, quai des Orfèvres demeure l'un des symboles les plus puissants de l'autorité de l'État.
Une réforme d'État face à une criminalité de plus en plus organisée
En matière de sécurité publique, certaines décisions marquent durablement l'histoire d'un pays. La modernisation de la police française engagée au début du XXᵉ siècle appartient incontestablement à cette catégorie. Initiée avec la création des brigades régionales de police mobile en 1907, elle est parachevée par le décret du 2 août 1913, qui organise les services de Police judiciaire à l'échelle nationale.
Derrière cette réforme se cache une ambition claire : redonner à l'État les moyens de lutter efficacement contre une criminalité devenue de plus en plus mobile et organisée.
Au tournant du XXᵉ siècle, la France fait face à une délinquance qui dépasse largement le cadre communal. À Paris, les bandes des célèbres « Apaches » alimentent les faits divers par leur violence. Dans d'autres régions, des criminels itinérants multiplient les cambriolages, les agressions et les attaques de diligences ou de fermes isolées. Certaines organisations, comme les « Travailleurs de la nuit » de Marius Jacob, démontrent qu'une criminalité structurée est désormais capable d'agir sur l'ensemble du territoire.
Face à cette évolution, les moyens des forces de l'ordre apparaissent insuffisants. Les polices locales disposent de compétences limitées, tandis que la gendarmerie peine à poursuivre des malfaiteurs qui franchissent facilement les frontières départementales.
C'est dans ce contexte que Célestin Hennion, directeur de la Sûreté générale, imagine une profonde réorganisation des services d'enquête.
Avec le soutien du président du Conseil Georges Clemenceau, un contrôle général des recherches judiciaires est créé en mars 1907 sous la direction du commissaire Jules Sébille, proche collaborateur de Hennion.
Quelques mois plus tard voient le jour les célèbres brigades régionales de police mobile, bientôt surnommées les « Brigades du Tigre », en référence au surnom de Georges Clemenceau.
Ces unités disposent de moyens particulièrement innovants pour leur époque. Leurs enquêteurs circulent en automobile, utilisent les premières méthodes modernes d'identification scientifique, exploitent les fichiers anthropométriques et interviennent sur l'ensemble du territoire.
Les résultats ne tardent pas. Selon les bilans officiels de leurs premières années d'activité, les brigades procèdent à plusieurs milliers d'interpellations et démantèlent de nombreux réseaux criminels. Leur efficacité contribue à renforcer la réputation de Georges Clemenceau et démontre qu'une police spécialisée peut répondre à une criminalité devenue nationale.
Le décret du 2 août 1913 vient achever cette réforme en donnant une organisation cohérente aux services de Police judiciaire, chargés d'assister l'autorité judiciaire dans la recherche et la répression des crimes et des délits.
Pour de nombreux historiens, cette transformation constitue la plus importante réforme policière française depuis la création de la lieutenance générale de police par Louis XIV en 1667.
Le 36, quai des Orfèvres : une adresse devenue une légende
L'installation de la Police judiciaire au 36, quai des Orfèvres, sur l'île de la Cité, contribue rapidement à forger l'une des plus grandes légendes policières françaises.
Installés dans une aile du Palais de justice de Paris, les enquêteurs de la PJ y conduisent pendant plus d'un siècle les investigations les plus sensibles du pays. Les plus grandes affaires criminelles françaises y sont traitées, tandis que plusieurs générations de policiers d'élite y bâtissent leur carrière.
Au fil des décennies, le « 36 » s'impose comme bien davantage qu'un simple siège administratif. Il devient le symbole de la capacité de l'État à traquer les criminels les plus dangereux.
Cette renommée dépasse rapidement le cadre policier.
L'écrivain Georges Simenon choisit d'y faire évoluer son célèbre commissaire Maigret, contribuant à inscrire durablement cette adresse dans l'imaginaire collectif.
Dès 1932, Jean Renoir porte Maigret à l'écran avec La Nuit du carrefour. Par la suite, le cinéma participe lui aussi à la légende du lieu avec des films devenus des classiques, comme Quai des Orfèvres d'Henri-Georges Clouzot (1947), Le Pacha de Georges Lautner (1968) ou encore Inspecteur La Bavure de Claude Zidi (1980).
Chaque œuvre renforce un peu plus l'image du 36 comme capitale française de l'enquête criminelle.
Selon Claude Cancès, ancien directeur de la Police judiciaire parisienne, Georges Simenon a largement contribué à immortaliser cette adresse. Pendant des années, des visiteurs demandaient même aux policiers s'il était possible de visiter... le bureau fictif du commissaire Maigret.
Peu d'œuvres littéraires auront autant influencé la perception d'une institution républicaine.
Un héritage toujours vivant
En 2017, la quasi-totalité des services de la Police judiciaire quitte le Quai des Orfèvres pour rejoindre le nouveau tribunal judiciaire de Paris, situé 36 rue du Bastion, porte de Clichy.
Ce déménagement répond à des besoins opérationnels. Les nouveaux locaux offrent davantage d'espace, des équipements modernes et des infrastructures mieux adaptées aux exigences des enquêtes contemporaines.
Le hasard de l'histoire veut que la nouvelle adresse conserve le numéro 36, clin d'œil inattendu à plus d'un siècle de tradition policière.
Aujourd'hui, seule la Brigade de recherche et d'intervention (BRI) demeure installée au Quai des Orfèvres.
Pour autant, l'esprit du 36 n'a jamais disparu.
Comme le résumait Claude Cancès, reprenant une formule de son ancien collègue Frank Hériot : « Ce sont les hommes qui fabriquent la mémoire des pierres. »
Autrement dit, ce ne sont pas les murs qui font une institution, mais les femmes et les hommes qui la servent.
Plus d'un siècle après les réformes engagées par Célestin Hennion et Georges Clemenceau, la Police judiciaire demeure l'un des piliers de l'État de droit français.
Si les méthodes d'enquête ont profondément évolué, l'ambition reste la même : doter la République d'une police spécialisée, capable de combattre une criminalité toujours plus complexe tout en garantissant l'application de la loi.
L'histoire de la Police judiciaire rappelle qu'aucune démocratie ne peut durablement protéger les libertés sans assurer la sécurité de ses citoyens. Plus d'un siècle après sa création, l'héritage laissé par Clemenceau et Hennion continue ainsi d'inspirer celles et ceux qui consacrent leur carrière à la lutte contre le crime.
(Crédit photo : AFP - Martin BUREAU)

