Nucléaire dans le Pacifique : qui décidera de ce qu’est une énergie propre ?

Alors que l’Australie et la Banque asiatique de développement intègrent désormais le nucléaire à leur définition des énergies propres, les États insulaires du Pacifique restent largement absents du débat.
Faute de position régionale commune, l’avenir énergétique du Pacifique pourrait ainsi être décidé par des institutions extérieures, sans véritable consultation des populations directement concernées.
Le nucléaire entre dans les stratégies énergétiques de l’Indo-Pacifique
En l’espace de quelques semaines, deux acteurs majeurs de l’Indo-Pacifique ont officiellement rapproché énergie nucléaire et transition énergétique.
La Banque asiatique de développement, ou BAD, a récemment organisé une session consacrée au nucléaire présenté comme une solution énergétique durable pour l’Asie et le Pacifique. Sa politique énergétique adoptée en 2025 avait déjà supprimé l’interdiction historique de financer des projets nucléaires.
Quelques semaines plus tard, l’Australie a concrétisé ses premières exportations d’uranium vers l’Inde. Canberra a directement présenté cette coopération comme une contribution aux objectifs d’énergie propre et de sécurité énergétique portés par le Quad, qui rassemble l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis.
Le nucléaire commence donc à être intégré aux stratégies régionales de lutte contre le changement climatique, alors même que les pays insulaires du Pacifique n’ont pas encore défini leur propre position.
Le Pacifique mise avant tout sur les énergies renouvelables
Les politiques climatiques et énergétiques portées jusqu’à présent par les organisations du Pacifique reposent presque exclusivement sur les énergies renouvelables.
Les stratégies régionales de financement climatique, les forums d’investissement énergétique et les politiques nationales privilégient notamment le solaire, l’éolien, l’hydraulique et les dispositifs de stockage.
Le nucléaire reste traité dans un cadre totalement différent. Dans le Pacifique, il est principalement associé aux conséquences des essais nucléaires, aux déchets radioactifs et aux inquiétudes provoquées par le rejet dans l’océan des eaux traitées de la centrale japonaise de Fukushima.
Deux débats évoluent ainsi en parallèle : d’un côté, le nucléaire civil présenté comme une solution climatique ; de l’autre, l’héritage militaire et environnemental du nucléaire dans le Pacifique.
Pour le moment, ces deux discussions ne se rejoignent pratiquement jamais.
Une région pourtant très active sur les questions climatiques
Le silence du Pacifique sur l’énergie nucléaire contraste avec son activisme diplomatique en matière de climat.
Ces dernières années, les États insulaires ont largement contribué à replacer la responsabilité climatique des grandes puissances au centre des négociations internationales. Ils ont notamment soutenu la saisine de la Cour internationale de justice sur les obligations des États face au changement climatique.
Les pays du Pacifique se sont également battus pour la création d’un fonds consacré aux pertes et dommages subis par les États les plus vulnérables.
Pourtant, sur la question de savoir si le nucléaire doit être considéré comme une énergie propre, aucune position collective claire n’a encore été exprimée.
Cette absence laisse aux grandes institutions financières et aux puissances régionales la possibilité de définir elles-mêmes les futurs critères d’investissement applicables au Pacifique.
La Banque asiatique de développement peut imposer sa définition
La question est d’autant plus importante que la Banque asiatique de développement constitue l’un des principaux bailleurs de fonds des pays insulaires.
Sa nouvelle politique pourrait progressivement déterminer quels projets seront considérés comme compatibles avec les objectifs climatiques régionaux et donc susceptibles de recevoir des financements.
Même si aucun État insulaire ne décide dans l’immédiat de construire une centrale nucléaire, l’intégration du nucléaire dans les classifications de la BAD créerait un précédent.
Le Forum des îles du Pacifique travaille lui-même à l’élaboration d’une taxonomie climatique régionale, destinée à préciser quels investissements peuvent être considérés comme durables.
Or, aucune discussion équivalente ne semble avoir été engagée sur la place éventuelle du nucléaire dans cette future classification.
Le poids historique des essais nucléaires
Le débat est particulièrement sensible dans une région profondément marquée par les essais nucléaires.
Le traité de Rarotonga, signé en 1985, a créé une zone exempte d’armes nucléaires dans le Pacifique Sud. Il interdit notamment les essais, la fabrication, le stationnement et l’acquisition d’armes nucléaires dans les États signataires.
Cette architecture diplomatique est née en réponse aux centaines d’essais nucléaires et expérimentations radioactives réalisés dans la région entre 1946 et 1996.
La Déclaration de Boe sur la sécurité régionale, adoptée en 2018, a ensuite réaffirmé l’importance de cet héritage et de la protection du Pacifique contre les menaces nucléaires.
Pour de nombreux pays insulaires, les notions de « Pacifique dénucléarisé » et d’« océan de paix » ne relèvent donc pas seulement de l’histoire. Elles constituent une composante majeure de leur identité et de leur diplomatie internationale.
Le nucléaire peut-il réellement être considéré comme propre ?
Les partisans du nucléaire avancent néanmoins plusieurs arguments.
L’énergie nucléaire produit peu d’émissions directes de gaz à effet de serre et permet une production électrique continue, contrairement aux énergies renouvelables intermittentes comme le solaire ou l’éolien.
Lors de la COP28, plus de vingt pays ont signé une déclaration appelant à tripler les capacités nucléaires mondiales d’ici 2050.
Plusieurs scénarios étudiés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat prévoient également une augmentation importante de la production nucléaire afin de limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré.
Certains pays asiatiques souhaitent désormais accélérer dans cette direction. Les Philippines ont notamment demandé l’appui de la Banque asiatique de développement pour relancer leur programme nucléaire.
L’Inde présente de son côté son développement nucléaire, alimenté notamment par l’uranium australien, comme un moyen de réduire progressivement sa dépendance au charbon.
Ces arguments méritent d’être étudiés. Mais ils ne signifient pas que le nucléaire doit être automatiquement accepté comme une énergie propre dans l’ensemble du Pacifique.
Des consultations jugées insuffisantes
La révision de la politique énergétique de la Banque asiatique de développement a été critiquée par plusieurs organisations de la société civile.
Celles-ci ont dénoncé un processus trop rapide, jugé opaque et ne laissant pas suffisamment de temps aux populations concernées pour participer aux consultations.
Dans le Pacifique, la question ne porte donc pas uniquement sur les avantages et les risques du nucléaire. Elle porte également sur la manière dont les décisions sont prises et sur la place accordée aux États insulaires dans les institutions régionales.
Le Forum des îles du Pacifique, qui représente la principale enceinte politique de la région, n’a pour l’instant publié aucune position commune sur le nucléaire civil.
L’Australie appelée à jouer un rôle central
L’Australie doit occuper une place importante dans les prochaines négociations climatiques internationales, notamment dans le cadre de la COP31.
Canberra pourrait donc contribuer à ouvrir un débat régional sur la définition des énergies propres et sur la place éventuelle du nucléaire dans le Pacifique.
Mais l’Australie pourrait également favoriser indirectement l’adoption du nucléaire en multipliant les accords énergétiques, les exportations d’uranium et les dispositifs financiers sans demander au préalable aux pays du Pacifique de définir leur propre position.
Le risque n’est pas nécessairement celui d’une contrainte directe. Il réside plutôt dans une série de décisions techniques et institutionnelles prises sans véritable débat régional.
Des positions déjà opposées dans le Pacifique
Les opinions sont loin d’être uniformes au sein des États insulaires.
Le gouvernement fidjien a par exemple montré une certaine ouverture aux technologies nucléaires en évoquant l’acquisition d’un microréacteur modulaire destiné à un navire baptisé « Ocean of Peace ».
À l’inverse, plusieurs organisations de la société civile du Pacifique considèrent le nucléaire comme une « fausse solution » incompatible avec une transition énergétique juste.
Ces deux positions existent déjà dans la région.
Ce qui manque encore, c’est un espace politique permettant aux gouvernements, aux populations, aux autorités coutumières, aux scientifiques et à la société civile de confronter leurs arguments et d’aboutir éventuellement à une position commune.
Le Pacifique doit pouvoir définir son propre avenir énergétique
Le débat ne se limite donc pas à savoir si le nucléaire est sûr, rentable ou suffisamment décarboné.
Il s’agit également de déterminer qui possède la légitimité pour définir l’avenir énergétique du Pacifique.
Après avoir demandé pendant des décennies à être entendu sur le changement climatique, la montée des eaux et la préservation de l’océan, le Pacifique ne peut rester absent d’une discussion qui déterminera ce que les institutions internationales considèrent désormais comme une énergie propre.
Sans position régionale, cette définition risque d’être imposée par défaut par les grandes puissances et les bailleurs de fonds.
Le Pacifique réclame régulièrement le droit de choisir son propre avenir. Ce principe doit également s’appliquer à la définition de son modèle énergétique.
