Pacifique : les États insulaires se divisent sur une condamnation du tir de missile chinois

Réunis à Suva, aux Fidji, les ministres des Affaires étrangères du Forum des îles du Pacifique n’ont pas réussi à s’entendre sur une déclaration commune condamnant le récent tir d’un missile stratégique chinois dans l’océan Pacifique.
L’épisode met en lumière les divisions croissantes au sein de la région face à la Chine, certains États souhaitant afficher une ligne ferme tandis que d’autres refusent de transformer le Forum en terrain d’affrontement entre Pékin et les puissances occidentales.
Un missile chinois au cœur des tensions dans le Pacifique
Les ministres des Affaires étrangères et hauts responsables des pays membres du Forum des îles du Pacifique (PIF) se sont réunis vendredi 7 août à Suva, aux Fidji, afin de préparer le prochain sommet des dirigeants de la région.
Parmi les sujets les plus sensibles figurait le récent tir d’un missile stratégique chinois à capacité nucléaire dans le Pacifique.
Selon les informations disponibles, Pékin n’aurait prévenu qu’un nombre limité de pays avant l’essai. Le projectile aurait terminé sa course dans une zone de l’océan située entre les îles Salomon, Nauru et Tuvalu.
Ce lancement avait rapidement suscité l’inquiétude de plusieurs gouvernements du Pacifique.
Mais malgré plusieurs heures de discussions, les 18 membres du Forum n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une position commune.
Nouvelle-Zélande, Australie et Tuvalu demandent une réponse ferme
La Nouvelle-Zélande faisait partie des pays favorables à une déclaration officielle condamnant le tir chinois.
Son ministre des Affaires étrangères, Winston Peters, a regretté l’absence de consensus à l’issue de la réunion.
Selon lui, certains États du Pacifique auraient privilégié les intérêts de partenaires extérieurs au détriment d’une position collective du Forum.
Sans nommer directement les pays concernés, il a dénoncé l’influence exercée selon lui par des puissances étrangères.
Ses critiques semblaient viser directement la Chine, dont l’influence économique et diplomatique s’est considérablement renforcée dans plusieurs États insulaires au cours de ces dernières années.
L’Australie partage également les inquiétudes exprimées autour du lancement.
La ministre australienne des Affaires étrangères, Penny Wong, a rappelé que la majorité des membres du Forum avaient exprimé des préoccupations concernant le tir balistique chinois.
Tuvalu inquiet après la chute du missile à proximité de ses eaux
La réaction de Tuvalu a été particulièrement ferme.
Le pays, qui entretient toujours des relations diplomatiques avec Taïwan, affirme ne pas avoir été informé à l’avance de l’essai.
Pasuna Tuaga, secrétaire permanent aux Affaires étrangères de Tuvalu, a expliqué que le missile était tombé « quelque part très près » de l’archipel.
Les autorités de Tuvalu auraient également demandé l’aide de plusieurs pays, dont les États-Unis et la Chine, afin de retrouver la charge factice utilisée lors du test.
Pour Funafuti, une réponse collective du Pacifique aurait permis aux petits États insulaires de peser davantage face aux grandes puissances.
Kiribati et Nauru réticents à condamner Pékin
À l’inverse, plusieurs États du Pacifique ne souhaitaient pas soutenir une déclaration visant directement la Chine.
Kiribati et Nauru, qui entretiennent des relations étroites avec Pékin, sont notamment cités parmi les pays les plus réservés face au projet de condamnation.
Ces dernières années, la Chine a développé une présence importante dans la région grâce à des investissements, des projets d’infrastructures et des programmes d’aide au développement.
Cette stratégie diplomatique a également permis à Pékin de convaincre plusieurs États du Pacifique de rompre leurs relations avec Taïwan.
Le résultat est aujourd’hui une fracture diplomatique de plus en plus visible au sein du Forum des îles du Pacifique.
Pékin affirme avoir prévenu les pays concernés
La Chine présente toutefois une version différente des événements.
L’armée chinoise avait annoncé début juillet le lancement réussi d’un missile stratégique depuis l’un de ses sous-marins nucléaires vers une zone prédéterminée du Pacifique.
Le ministère chinois de la Défense affirme que les pays concernés avaient été prévenus à l’avance, présentant cette démarche comme une preuve de transparence.
Pékin rejette par ailleurs les accusations selon lesquelles ce lancement aurait eu pour objectif d’intimider les États insulaires.
Les médias et analystes chinois accusent au contraire l’Australie et la Nouvelle-Zélande de vouloir imposer leur propre lecture stratégique de la région.
Canberra et Wellington accusés de vouloir parler au nom du Pacifique
La presse chinoise a largement insisté sur l’échec de la déclaration commune.
Selon plusieurs experts cités par le Global Times, cette absence de consensus démontrerait que les États insulaires souhaitent désormais conduire une politique étrangère plus autonome.
Leur argument repose sur une idée régulièrement mise en avant par plusieurs gouvernements du Pacifique : les priorités régionales ne doivent pas être exclusivement déterminées par la rivalité entre la Chine et les puissances occidentales.
Le changement climatique, les infrastructures, la sécurité énergétique, le développement économique ou encore la résilience des États insulaires restent des enjeux fondamentaux pour ces pays.
Cette position a été résumée lors de la réunion de Suva par le ministre des Affaires étrangères des îles Salomon, Rick Houenipwela.
Selon lui, l’agenda du Pacifique doit être « conçu par le Pacifique, façonné par le Pacifique et uniquement par le Pacifique ».
Une bataille d’influence qui dépasse la question du missile
Derrière la polémique sur le tir chinois se joue en réalité une confrontation diplomatique beaucoup plus large.
Depuis plusieurs années, la Chine cherche à renforcer son influence dans le Pacifique, une région stratégique située entre l’Asie, l’Australie et les États-Unis.
Washington, Canberra, Wellington, Paris et Tokyo ont en parallèle renforcé leurs partenariats diplomatiques, économiques et militaires avec les États insulaires.
La compétition s’est également déplacée sur la question de Taïwan.
Aujourd’hui, seuls quelques États du Pacifique entretiennent encore des relations diplomatiques officielles avec Taipei, dont Palau et Tuvalu.
Le sommet de Palau déjà sous tension
Les discussions devraient reprendre lors du prochain sommet des dirigeants du Forum des îles du Pacifique, prévu en septembre à Palau.
Le choix du pays hôte est particulièrement symbolique.
Palau reste en effet l’un des rares alliés diplomatiques de Taïwan dans la région et entretient parallèlement des relations sécuritaires étroites avec les États-Unis.
La question de la présence des partenaires extérieurs lors du sommet pourrait également devenir un nouveau sujet de tension.
Lors du précédent sommet organisé aux îles Salomon, les partenaires du Forum avaient été écartés des discussions, notamment dans un contexte de désaccord concernant la participation de Taïwan.
Le Forum des îles du Pacifique confronté à ses divisions
L’échec de la déclaration sur le missile chinois montre désormais toute la difficulté pour les pays du Pacifique de maintenir une position commune face aux grandes puissances.
Certains gouvernements souhaitent adopter une ligne plus ferme envers Pékin et son expansion militaire, tandis que d’autres privilégient leurs relations économiques avec la Chine ou revendiquent une politique de non-alignement.
Le débat pourrait devenir encore plus sensible à mesure que la compétition stratégique dans l’Indo-Pacifique s’intensifie.
Pour les États insulaires, l’enjeu sera de préserver leur unité tout en évitant que le Forum des îles du Pacifique ne devienne l’un des nouveaux théâtres de la rivalité entre la Chine, les États-Unis, l’Australie et leurs alliés.

