Le Froid reprend les fûts dès le 24 août 2026

Deux ans, trois mois et onze jours. C'est le temps qu'il aura fallu à un fleuron industriel calédonien pour refaire couler sa bière au fût.
Le 24 août 2026, Le Froid rallume ses tireuses. Une revanche silencieuse sur les incendiaires du 13 mai 2024.
Montravel, 13 mai 2024 : la nuit où l'industrie calédonienne est partie en fumée
Il y a des images que la Nouvelle-Calédonie n'oubliera pas. Celle d'un immense panache de fumée noire montant au-dessus de l'entrée de Nouméa, dans la soirée du 13 mai 2024, en fait partie. Ce soir-là, alors que les premières barricades s'élèvent et que les forces de l'ordre sont dépassées par le nombre, des émeutiers pénètrent dans l'usine de la société Le Froid, à Montravel, par la zone de stockage. Les responsables de l'entreprise assistent à l'intrusion en direct, par les caméras de surveillance, impuissants. En quelques heures, un outil de production bâti sur plus de quatre-vingts ans d'histoire calédonienne est réduit en cendres.
Le Froid n'est pas une entreprise comme les autres sur le Caillou. Créée en 1943, pendant la présence de l'armée américaine sur le Territoire, elle décroche la licence Coca-Cola dès 1952. Elle lance les sirops et sodas Tulem en 1962, la gamme de jus de fruits Oro en 1996, et devient la première industrie agroalimentaire du Territoire certifiée ISO 9001. Côté brassage, elle produit la 1664 sous licence depuis 2000, la Kronenbourg depuis 2004, et crée en 2008 sa propre marque, la Manta, dont la raie tatouée sur les canettes est devenue un marqueur identitaire local. Depuis 2016, elle brasse également la Tusker vanuataise. Autant dire un patrimoine économique autant qu'industriel.
Ce patrimoine, ce sont des Calédoniens qui l'ont détruit au nom d'un combat politique. Le Froid a été le tout premier site industriel à brûler dans la nuit du 13 au 14 mai, et il restera le plus grand outil industriel de type ICPE anéanti pendant les exactions. Machines en ruine, murs calcinés, tas de gravats : lorsque le membre du gouvernement en charge de l'économie, Christopher Gygès, effectue sa première visite de terrain sur les décombres en janvier 2025, il ne peut que constater l'ampleur d'un désastre qui dépasse largement le périmètre d'une entreprise privée.
Le détail le plus révélateur tient en une anecdote. Avant les émeutes, une station d'épuration de plusieurs centaines de millions de francs, intégralement financée, était sur le point d'être installée pour traiter les eaux usées de la production. Elle a été détruite avant même d'avoir servi une seule journée. Et il faudra la rembourser. Le directeur général de l'époque, Nicolas Troboas, résumait la situation d'un mot : « C'est un gâchis. » Difficile de mieux dire. Ceux qui ont brûlé cette usine ont détruit des emplois calédoniens, des salaires calédoniens et un investissement environnemental calédonien. Personne d'autre.
Le bilan comptable est à l'avenant. L'entreprise perd 45 % de son chiffre d'affaires. Une centaine de salariés sont placés au chômage partiel. Les assurances évaluent l'outil dévasté à 10,7 milliards de francs CFP, quand une reconstruction à l'identique est chiffrée à quatorze milliards. Et pendant de longs mois, les remboursements ne dépassent pas 25 %, faute d'une couverture réelle du risque émeutes. Christopher Gygès l'a martelé : la solution passe par une garantie de l'État sur le risque émeutes, dossier porté à Paris dans le cadre des discussions institutionnelles. Voilà le vrai sujet, et il n'a rien de folklorique.
Survivre à 2 000 kilomètres : brasser en Australie pour ne pas disparaître
Face à l'effondrement, Le Froid aurait pu fermer boutique, licencier et solder. L'entreprise a choisi l'inverse : travailler. Dès les lendemains des exactions, alors qu'il ne reste que quelques semaines de stocks, la direction envoie ses maîtres brasseurs calédoniens en Australie, avec les ingrédients locaux, pour continuer à produire la Manta dans une usine partenaire. Des brasseurs du Caillou ont ainsi brassé à l'étranger pendant plus de dix semaines, loin de chez eux, pour que la marque ne meure pas. Ce n'est pas de la communication : c'est de l'obstination industrielle.
En parallèle, la production est éclatée entre l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les Fidji. Le Coca-Cola arrive des Fidji, en volumes très limités et soumis à la politique du pays. Le reste vient principalement d'Océanie australe. Une solution de survie, jamais présentée comme autre chose, et qui repose sur un modèle économique que la direction elle-même qualifie de déficitaire. Le pire ? Cette bouée de sauvetage a été aussitôt fragilisée par la taxe sur le sucre entrée en vigueur le 1er août. Un exemple presque caricatural de la capacité calédonienne à taxer ce qui vient à peine de se relever.
Il y a surtout ce que les chiffres ne disent pas : la perte du marché des fûts. Nicolas Troboas l'avait expliqué sans détour : « sans fûts de bière, vous quittez le monde des cafés, hôtels, restaurants, le monde de la nuit ». En une nuit, Le Froid a été éjecté de tout un pan du marché calédonien, abandonnant des points de part de marché à son concurrent direct, la Grande Brasserie de Nouvelle-Calédonie. Reconquérir ce terrain-là ne se décrète pas : cela se gagne, verre après verre, établissement après établissement.
Vient ensuite l'épisode fiscal, révélateur de l'état du pays. Le 19 février 2025, le gouvernement accorde à Le Froid une exonération temporaire des droits et taxes à l'importation, le temps de la reconstruction. Sans quoi le pack de six Manta serait sorti à 2 000 francs en rayon, contre moitié moins pour la concurrence. Mais l'arrêté est immédiatement attaqué par le syndicat des importateurs et distributeurs, qui y voit une rupture d'égalité et une concurrence déloyale. Le 30 octobre 2025, la rapporteure publique conclut à l'annulation, estimant le gouvernement « incompétent » pour prendre une décision « dépourvue de base légale ». Le tribunal administratif suit ces conclusions en novembre 2025 et donne raison au syndicat.
Deux lectures s'affrontent. Celle du droit, qui a tranché, et l'on ne discute pas une décision de justice. Et celle du réel, résumée par le président du conseil de la société, Christophe Badda : « Il n'y a pas de modèle économique de transition sans ces exonérations. » Christopher Gygès défendait de son côté l'absence de perte sèche pour la Nouvelle-Calédonie, ces produits étant auparavant fabriqués localement, donc jamais soumis aux taxes en question. Le débat mérite mieux que des postures : une collectivité qui laisse mourir ses industriels incendiés n'aura bientôt plus rien à taxer du tout.
24 août 2026 : le fût comme acte de reconquête économique
C'est dans ce contexte que tombe l'annonce. Le 24 août 2026, la brasserie Le Froid reprend du service en fûts. Pas une usine flambant neuve, pas un ruban coupé devant les caméras : une reprise de production, concrète, sur le segment précisément perdu en mai 2024. Le message de l'entreprise est sobre et efficace : un savoir-faire calédonien, une activité locale qui redémarre, une équipe calédonienne pleinement mobilisée. Et, pour reprendre ses propres termes, « ça fait chaud au cœur ».
Ce retour au fût n'a rien d'anecdotique. Il signifie que la Manta réintègre les cafés, hôtels et restaurants calédoniens, autrement dit un tissu économique lui-même laminé par les émeutes et par deux années de récession. Il signifie que des emplois calédoniens retrouvent une utilité, une cadence, une fierté. Il signifie surtout que la production revient sur le Caillou plutôt que d'être sous-traitée à 2 000 kilomètres, avec tout ce que cela suppose de fret, de dépendance et de marges perdues. Dans un territoire qui parle beaucoup de souveraineté, produire chez soi reste la seule souveraineté qui remplit un frigo.
Cette étape s'inscrit dans une trajectoire plus longue, désormais balisée. Le 18 novembre 2025, depuis les ruines mêmes de Montravel, la direction a annoncé la construction d'une nouvelle usine à Païta, dans la zone industrielle sud, sur du foncier que l'entreprise possède depuis plusieurs années. Coût du chantier : neuf milliards de francs CFP. Lancement des travaux visé d'ici 2028, ouverture espérée à l'horizon 2030. À la clé, 200 à 250 emplois directs et indirects. Un retour à Montravel était de toute façon impossible, le plan d'urbanisme directeur de Nouméa ne permettant plus d'y implanter une usine.
Neuf milliards investis par une entreprise privée dans un territoire qui sort de l'insurrection, c'est un vote de confiance que peu de discours politiques valent. On peut gloser sur les exonérations, les recours et les arbitrages fiscaux : il reste qu'au bout de la chaîne, quelqu'un remet des machines en route. Pendant que d'autres entretiennent le récit permanent de la victime et de la revendication, Le Froid a envoyé ses brasseurs à l'étranger, préservé sa marque, sécurisé son site, déblayé sa dalle et posé un calendrier.
Il faut le dire clairement : la Nouvelle-Calédonie ne se relèvera pas par les subventions, mais par le travail. Les émeutes de mai 2024 n'ont créé ni un emploi, ni une école, ni une route. Elles ont détruit le premier site industriel du pays, mis une centaine de familles au chômage partiel et fait fuir des parts de marché. Ceux qui, deux ans après, remettent une chaîne en fonctionnement rendent au Territoire infiniment plus que ceux qui l'ont brûlé.
Reste une exigence, adressée à l'État comme aux institutions locales : garantir le risque émeutes, sans quoi aucun industriel sérieux n'investira durablement sur le Caillou. Tant que la reconstruction reposera sur des indemnisations partielles et des exonérations fragiles, chaque projet restera suspendu à un aléa politique. La sécurité juridique et physique est la première des politiques économiques.
Le 24 août 2026, un fût de Manta calédonienne sera percé dans un établissement calédonien, par des salariés calédoniens, avec un savoir-faire calédonien. Après le feu, c'est une réponse qui ne se discute pas. Et c'est probablement la plus belle qui pouvait être faite à ceux qui, une nuit de mai, ont cru qu'il suffisait d'une allumette pour écrire l'avenir d'un pays.

(Crédit photo : Société Le Froid)

