« Autochtonie » : ce gros mot que les indépendantistes ne veulent pas partager

À Papeari, un ancien vice-président de la Polynésie française vient de rouvrir un débat que la Nouvelle-Calédonie contourne depuis quarante ans. En opposant l'« autochtonie » à la décolonisation, Tearii Alpha pose une question qui, ici, dérange tout le monde : peut-on reconnaître pleinement un peuple premier sans faire de la rupture avec la France l'unique horizon ? Le plus piquant, c'est que le mot qu'il brandit, chez nous, appartient déjà au camp d'en face.
Un mot de Tahiti qui parle calédonien
Maire de Teva i Uta, figure de la mouvance autonomiste tahitienne, Tearii Alpha a présenté la ligne de son parti, Hotuātau firiāuì, l'« alliance pour le développement ». Son idée-force tient en un mot qu'il revendique presque comme une trouvaille : l'« autochtonie ». Et il l'oppose frontalement à celui que tout l'outre-mer du Pacifique tient pour sacré, la « décolonisation ».
Le raisonnement est simple, et c'est ce qui le rend redoutable. La décolonisation, dit-il en substance, est la voie de l'aigreur et du mal-être. L'autochtonie serait celle de la fierté fierté d'une culture, d'une langue, d'une différence, mise au service d'un développement plutôt que d'une plainte. Traduction pour Nouméa : on peut être un peuple premier sans que la sortie de la République soit l'aboutissement obligé.
L'équation qui nous épuise
Depuis des décennies, une équation gouverne notre débat avec la force d'un réflexe : identité kanak égale décolonisation, décolonisation égale indépendance. Cette chaîne a structuré notre histoire récente ; elle l'a aussi enfermée dans un face-à-face dont plus personne ne sait sortir. On a fini par croire que défendre la culture kanak, transmettre ses langues, protéger ses coutumes obligeait à cocher une case politique. Comme si la fierté d'un peuple appartenait de droit à ceux qui réclament sa souveraineté.
C'est faux, et chacun le sait au fond. On peut vouloir que le peuple kanak soit reconnu, raconté avec justesse, mis à sa vraie place, sans considérer que cela condamne le pays à divorcer de la France. Ce débat-là, la Calédonie ne l'a jamais vraiment mené. Elle a préféré le référendum permanent sur elle-même trois consultations, une insurrection, quatorze morts et plus de deux milliards d'euros partis en fumée au printemps 2024, pour en arriver à un rapport de force à peu près identique.
Le même mot, deux camps
Voilà où l'affaire devient calédonienne pour de bon. Car l'« autochtone », ici, n'est pas un concept neuf venu de Tahiti. C'est déjà une bannière électorale et elle flotte du côté indépendantiste. Aux Loyauté, la liste d'Omayra Naisseline, « Nation autochtone », a raté d'un cheveu la première place au soir du 28 juin et siège désormais au Congrès avec trois élus, dans le bloc souverainiste. Le mot que Tearii Alpha veut détacher de l'indépendance est donc, chez nous, la propriété d'un courant qui en fait l'exact contraire : l'autochtonie comme socle d'une Kanaky à venir.
C'est tout l'enjeu, et il est sémantique avant d'être institutionnel. Celui qui impose le sens des mots impose le cadre du débat. Tearii Alpha l'a compris à Papeari : il ne conteste pas l'indépendantisme sur son terrain, il lui confisque son vocabulaire. Il prend « autochtone », le retourne, et en fait un argument de fierté républicaine. L'audace intellectuelle est réelle. Reste à savoir si le procédé résiste au passage du lagon.
La fierté contre la case obligée
Ce que le Tahitien met le doigt dessus, c'est une lassitude que nos jeunes générations connaissent par cœur. Elles n'ont pas forcément envie d'hériter éternellement des ressentiments de leurs grands-parents. Elles veulent se loger, travailler, entreprendre, étudier, partir et revenir. Et pouvoir se dire kanak, calédonien, français, sans qu'on leur explique que ces mots s'excluent. Pourquoi le devraient-ils ? Un Kanak devrait pouvoir revendiquer son clan, son histoire et son appartenance française du même souffle, si tel est son choix. Un Calédonien d'ailleurs d'origine européenne, wallisienne, vietnamienne, indonésienne — devrait pouvoir saluer le peuple premier sans se vivre en étranger permanent sur sa propre terre. Reconnaître les premiers occupants ne devrait jamais revenir à fabriquer des derniers arrivés à perpétuité.
Là est peut-être le vrai chantier d'une communauté de destin : non pas demander aux uns de renoncer à leur identité, aux autres de s'excuser d'exister, mais accepter que plusieurs histoires se rencontrent et en produisent une commune.
Le procès du modèle mélanésien
Tearii Alpha ne s'est pas privé d'un tacle qui, à Nouméa, ne passera pas inaperçu. Son modèle, ce sont les Māori de Nouvelle-Zélande, dont la langue et les références irriguent la vie publique sans logique de sécession. Il le préfère, dit-il, à l'exemple mélanésien, qui « cherche encore sa voie ». Un autonomiste polynésien qui renvoie poliment les Calédoniens à leur impasse : la pique est rude, mais elle vise juste. Après quarante ans de bras de fer institutionnel, difficile de prétendre que notre modèle rayonne.
Le parallèle māori ne se transpose évidemment pas d'un claquement de doigts. Chaque territoire a ses institutions, ses équilibres, ses blessures. Mais l'idée demeure : une identité autochtone peut être hypervisible et valorisée au sein d'un ensemble national plus large. Ce simple renversement de perspective, la Calédonie ne se l'est jamais autorisé.
Ce que Bougival avait entrouvert
Le plus troublant, c'est que nos propres accords en portent déjà la trace. Bougival, puis le texte Élysée-Oudinot de janvier, parlaient d'identité kanak reconnue et, dans le même geste, d'une identité calédonienne plurielle et d'une « réconciliation des mémoires ». Presque la définition, en langage diplomatique, de ce que Tearii Alpha appelle l'autochtonie. Sauf que ces accords sont aujourd'hui à l'arrêt, fracassés à l'Assemblée nationale le 2 avril, et que le Congrès sorti des urnes du 28 juin loyalistes en tête sans majorité, indépendantistes éclatés, Éveil océanien en arbitre n'a toujours pas trouvé la formule qui débloque tout.
Le concept venu de Tahiti n'est pas une baguette magique. Il ne réglera ni le corps électoral, ni le partage des compétences, ni les mémoires meurtries. Mais il ouvre une porte que nous avons murée nous-mêmes : celle d'une Calédonie capable de dire, dans le même mouvement, que le peuple kanak est bien le peuple premier, que son identité doit être protégée, que les autres communautés ont pleinement leur place, et que rien de tout cela n'oblige à rompre avec la France. La vraie question n'est peut-être plus de savoir comment décoloniser la Nouvelle-Calédonie. Mais comment reconnaître son peuple premier sans déraciner tous les autres. C'est peut-être là, et pas ailleurs, que commence le destin commun.
